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La tradition populaire raconte que l’image de la Vierge d’El Rocío fut trouvée par un chasseur à l’époque du roi Alfonse X le Sage dans les parages de Las Rocinas et qu’à partir de cette découverte, une église fut érigée à l’endroit même où elle apparut miraculeusement.

Il y eut de nombreuses tentatives d’approcher la connaissance historique des faits et des circonstances à l’origine du culte de cette image, mais nous devons admettre qu’ils restent, malgré cela, encore beaucoup de questions sans réponse et certaines énigmes à élucider.

L’auteur de cet article est le peintre Alberto Donaire, lié de très près à la comarque de Doñana, dont il scrute sans relâche les dessous culturels depuis plus de 20 ans déjà. Au cours de ces pages, il nous propose des nouveaux éclairages dans l’espoir de parvenir à apporter une nouvelle lumière sur ce thème fascinant.

Cette première partie présente une perspective générale de la situation dans le sud de la France et le nord de l’Espagne au cours des XIIe et XIIIe siècle, que l’auteur considère comme fondamentale et indispensable pour comprendre les processus – repris schématiquement dans la deuxième partie – qui, après la conquête des royaumes de Sevilla et Niebla, s’exprimeront, entre autres, par l’établissement du culte marial dans l’Al-Andalus.

Traces médiévales de Doña Ana

Première partie

Alberto Donaire Hernández
Avril 2014

Les brumes d’Al-Andalus

L’histoire n’est pas une science exacte, c’est évident pour tout le monde. De surcroît, il se peut que ce ne soit même pas une science, simplement parce qu’il lui manque le principe de base de toute discipline scientifique : l’observation directe des phénomènes à étudier. Alors, pour essayer de découvrir ce qui se passa au-delà des vérités officielles qui brident la perception de tout ce que nous ignorons encore lorsque nous essayons de nous souvenir et de comprendre les processus complexes du passé, proche ou lointain, nous prendrons la précaution de faire appel aux muses afin de mieux interpréter les données, les vestiges, les traces et les empruntes que les êtres laissent dans l’air et dont seules parfois des bribes restent accrochées aux papiers et aux objets, comme ces petites touffes de poils que laissent les animaux dans les fils barbelés à leur passage. En suivant ces pistes, parfois trop pauvres, parfois trop profuses ou trop emmêlées, nous alimentons notre imagination. Et c’est elle qui peut, en réalité, faute d’autres habiletés, véritablement pénétrer dans les brumes du temps pour pratiquer l’art du souvenir.

Il arrive parfois que le chercheur assoiffé de connaissances soupçonne, en passant près d’un canal bien connu, que ses eaux peuvent être polluées et se rende subitement compte qu’en fait, elles n’avaient jamais senti bon. Et n’est pas que nous ne puissions trouver pas de tronçons contaminés dans n’importe laquelle des histoires qui relatent le passé, ce qui arrive très souvent, c’est que parfois un canal déterminé se retrouve, au fil du temps, de plus en plus obstrué et finit par se boucher et se corrompre définitivement. Tel est le cas de certains passages de l’histoire qui, un jour, s’avèrent être tels de véritables dogmes imposés en fonction d’une série d’intérêts. Quand enfin ces derniers disparaissent, déplacés par d’autres, ils mettent en évidence la crédibilité douteuse de ce qu’ils avaient toujours accrédité, de purs bobards qu’au cours des siècles, personne n’avait osé signaler et démonter. Nous sommes aujourd’hui de plus en plus nombreux à douter du fait que l’homme descende du singe, tout comme aux XVIIIe et XIXe siècles, une poignée de spécialistes doutèrent de la vérité littérale de la Genèse. Nous mettons également en doute le fait que les Égyptiens du temps des pharaons aient pu construire le sphinx ; que les Phéniciens aient pu exister pendant des siècles et coloniser toute la Méditerranée sans laisser aucune trace de leur unité culturelle dans leurs endroits d’origine ; que ce soit l’apôtre Jacques qui soit enterré à Compostelle ; qu’il y ait eu une invasion militaire de la péninsule Ibérique par les Arabes en 711 et que l’on puisse donc parler de reconquête ; que Colon ait découvert l’Amérique ; ou encore que l’assassinat de Carrero Blanco fut l’œuvre du terrorisme basque. Mais malgré le fait que les doutes à ces sujets et à de très nombreux autres sujets importants soient de plus en plus grands et ce, même dans les milieux universitaires, l’inertie de ces versions persiste et l’on continue d’en parler tel quel dans les manuels scolaires que les enfants doivent étudier pour réussir leurs études.

Si, comme nous venons de le dire, et suivant un certain nombre d’auteurs tels qu’Evariste Lévi-Provençal [1] , Emilio González Ferrin [2], Ignacio Olagüe [3] ou Roger Collins [4], la version traditionnelle de la fulminante invasion arabe qui soumit la péninsule Ibérique en quelques années est pour le moins douteuse, tout comme celle de la reconquête de l’unité chrétienne perdue – toutes deux solidement établies pourtant depuis des siècles comme des vérités immuables –, il ne nous reste plus qu’à faire confiance aux muses lorsqu’en simples chercheurs, nous pénétrons dans les jungles temporelles de ces longs siècles appelés Moyen Âge à la recherche de lumières qui éclairent notre compréhension de la réalité culturelle dans laquelle nous vivons, nous qui habitons aujourd’hui les terres occidentales de la déesse.

Impulsions dans l’ombre

Parfois – trop peu de fois, pensons-nous parfois, mais peut-être sans raison –, l’action politique a manifesté son intention de favoriser, depuis des instances qui ne sont pas toujours faciles à percevoir ni à identifier, les circonstances contribuant à l’activation du potentiel évolutif de la société et des personnes dont elle gouverne les vies. Tel pourrait avoir été le cas d’un bon nombre d’actions et de processus déployés depuis l’Occident européen médiéval aux XIIe et XIIIe siècles. Dans la péninsule Ibérique, l’un des domaines d’expansion de ce mouvement, on distingue nettement la figure d’Alphonse X de Castille comme l’une des plus emblématiques. On a beaucoup écrit sur l’impulsion que ce roi, qu’on appelait « le Sage », donna au développement des arts et des sciences de son temps, au droit et à la culture en général, mais fut-il le protagoniste de ces progrès, comme nous l’imaginons habituellement, ou un collaborateur de plus dans un projet transformateur à grande échelle ? Comment pourrions-nous mieux disposer les nombreuses pièces de ce puzzle pour obtenir une vision plus large et aussi plus complexe de sa mission ?

Menéndez Pelayo écrivit dans son Histoire des hétérodoxes espagnols :

« Ce pseudo-mysticisme énervant et maladif est très vieux en Espagne. Il fut pratiqué par les agapètes, diffusé en Galice par les Priscillianistes et dura, à travers de ténébreux conciliabules, jusqu’à la fin de la monarchie souabe. Il se maintint au XIIIe siècle avec les Albigeois de Catalogne et de Léon et, n’ayant pas réussi à être étouffé par la fumée des bûchers qu’alluma saint Ferdinand de Castille, il refit surface au XVIe siècle. Ce fut très affligeant car on remua toute la boue. » [5]

Nous ne partageons pas cette apparente aversion de don Marcelino pour l’hétérodoxie. Nous dirions même que nous nous en réjouissons quand l’hétérodoxie consiste en une tentative, non autorisée par le pouvoir établi, de transcender les limites que celui-ci impose, pour ainsi faciliter le développement de la capacité de conscience de celui qui les transcende et du monde dans lequel il vit. Mais si nous le mentionnons, même si le point de vue ne nous plaît pas, c’est parce que, dans ce paragraphe, cet érudit exprime la persistance au cours de l’histoire d’un courant souterrain qui affleure régulièrement ici et là, par delà l’ordre imposé, changeant de visage sans modifier cependant ni son contenu ni son intention. Et plus nous y pensons, plus il nous semble qu’au cours des XIIe et XIIIe siècle, cette intention non seulement affleura, mais encore s’épanouit pleinement et profusément ; et non pas comme une tendance marginale telle que le suggère l’auteur, mais comme un projet visible, promu par les pouvoirs les mieux établis de l’époque dans le sud de la France et le nord de notre Péninsule d’où elle se propagea, influençant tout le monde connu, aussi bien du point de vue politique, militaire et économique que technologique et culturel. Une révolution de la civilisation occidentale à grande échelle, projetée, et dans une bonne mesure réalisée, depuis des instances qui seront dans le même temps combattues par des forces contraires. Un mouvement qui se proposa de susciter une impulsion de transformation chez l’être humain et dans ses sociétés. La portée et la complexité de ces processus ont été étudiées depuis lors et la plupart de ses aspects sont aujourd’hui bien connus des historiens qui ont écrit à ce sujet des milliers de pages. En contemplant le miracle technologique et esthétique des grandes cathédrales gothiques, l’imagination a tendance à déborder la raison et ce n’est qu’au moyen de l’étude que nous pourrons apprendre à apprécier à quel point l’effort gigantesque que cela représenta de concentrer en ces temps-là la révolution du gothique put être le fruit d’intentions coordonnées. Une nouvelle esthétique, symptôme d’un projet qui engloba : l’exploration de toutes les géographies terrestres et marines – qui des siècles plus tard fructifiera avec le dévoilement public de l’existence du continent américain – ; l’émergence des premières universités promouvant les études de physique et de métaphysique et où la pensée gréco-romaine classique sera harmonisée avec la foi chrétienne ; la tentative de fusionner les principes et les traditions des trois grandes religions ; le développement des ordres religieux et de chevalerie ; ou encore, les changements dans la conception du modèle économique qui fera entrer en crise le système féodal. Un mouvement colossal appuyé sur la restitution du rôle que le principe féminin doit avoir dans le jeu de la conscience, et dès lors dans une nouvelle conception de la réalité.

La parole fleurie

Dans le sud de la France des XIIe et XIIIe siècles, les troubadours furent des personnages extrêmement cultivées et suprêmement respectées qui propagèrent dans les cours de la noblesse un chant ouvert au féminin, exprimé symboliquement par la figure sublimée de la dame. Un nouvel idéal, l’amour, fut porté en flambeau parmi certaines élites – des deux sexes – qui devaient alors prouver leur noblesse par la pratique du dévouement au monde et de la plus haute vertu, et pas comme le résultat de l’exercice de la force ou du privilège du sang ; ce qui permit aux couches sociales de commencer à devenir perméables. Se frayait enfin un chemin une manière de concevoir le monde qui, loin d’être originale de cette époque, s’abreuvait à la source qui avait jailli plus de mille ans auparavant dans la parole purement hétérodoxe du propre héritier au trône d’Israël, Jésus le Nazaréen, et que les Saintes Maries – si nous devons en croire la tradition – implantèrent en Occitanie sous la direction de Marie de Magdala. La noblesse, ravie, soumettait ses passions et déceptions amoureuses au jugement des cours d’amour que promut Aliénor d’Aquitaine. Les duels poétiques et musicaux imitèrent dans les palais les tournois des jeux militaires ; les géométries colorées des rosettes des vitraux illuminèrent les vastes espaces du nouveau temple conçu comme expression tridimensionnelle du modèle christique ; et cet archétype inaccessible que poursuivaient, amoureux, les chevaliers enflamma des rêves prometteurs de beauté et de vertu comme idéal de vie. Les Lais de Marie de France, les compositions de Raimon de Miraval ou le roman de Flamenca furent écrit à l’époque où la scolastique structurait les idées du platonisme et du gnosticisme en une norme morale exemplaire avec laquelle construire, pour le petit peuple, un style de vie qui servît de plateforme psychologique sur laquelle soutenir un projet de développement social possible à moyen et long terme. En même temps, les campagnes festives des jongleurs et des comédiens soulageaient l’austérité prédiquée dans les rues, les places et les églises par les diacres et les croyants, transportant à travers les villages et les villes, mêmes les plus humbles, au peu de l’air que l’on respirait dans les palais.

Ce n’est pas là la lecture de ce projet qu’ait faite l’Église qui n’a voulu voir dans le catharisme que des attitudes manichéennes, ennemies de la famille et de la procréation, austères ennemies de la croix. Aujourd’hui encore, les cendres et la fumée des bûchers flottent dans l’air, éclipsant la lumière irradiée en un temps où une poignée d’hommes et de femmes rêvèrent que la pureté [6] pouvait devenir le modèle qui inspirât la vie des gens vers la découverte de l’amour.

Les Cathares étaient les disciples du Cathare

Il y a toujours eu des personnes ou des groupes qui ont exprimé leur désaccord avec les positions dictées par le pouvoir établi. Différents courants dits hérétiques ont ainsi remis en question la légitimité de l’Église officielle à transmettre les enseignements du Christ et ont essayé d’expliquer leurs positions en publiant leurs raisons et en donnant un exemple par leur mode de vie. À cette époque précisément, toutes sortes de tendances divergentes proliféraient dans toute l’Europe. Le danger que pouvaient représenter pour l’Église ces dissensions fut combattu par elle à travers divers moyens de pression psychologiques et légaux qui pouvaient aller jusqu’à l’excommunication dans les cas les plus sévères, même si le moyen le plus fréquent était l’utilisation de stratégies de type idéologique et dialectique à travers la contre prêche, n’ayant qu’exceptionnellement recours à la répression violente.

La transformation sociale qui était en train de se produire dans le sud de la France présentait cependant un ensemble d’ingrédients complexes, idéologiques, religieux et politiques qui en vinrent à constituer une menace d’une exceptionnelle vigueur comparée aux autres options divergentes. C’est pour cela que Rome, prétendument alarmée au début par la possibilité que l’autorité civile imitât en Occitanie les atrocités contre les hérétiques commises par Frédéric II de Hohenstaufen, autorisa en 1184 la fondation d’une institution appelée Inquisition épiscopale chargée de les contenir. En réalité, cette Inquisition était habilitée à enquêter, juger et dicter des sentences, et c’est elle, un fois centralisée à Rome, qui adopta soudain le modèle de l’empereur. En effet, les actions répressives impliquèrent fréquemment l’application, non seulement de sanctions sur l’honorabilité ou les biens, mais aussi de cruels châtiments physiques voire de la peine de mort. Malgré cela, les idéaux cathares progressaient sans que les inquisiteurs ne puissent les enrayer. Finalement, le pape Innocent III finit par renoncer à ce que ce soit la machinerie policière, propagandiste et répressive de l’Inquisition [7] qui parvienne à prendre le contrôle de cette situation et, avant qu’il ne soit trop tard, accepta l’urgence avec laquelle Philippe II de France le pressait de prédiquer la croisade contre les Albigeois [8]. Dans cette guerre se mêlèrent des intérêts compliqués, des alliances et des trahisons, et les aspirations des nobles normands impliqués contribuèrent à la rendre particulièrement sanguinaire et disproportionnée. Tous ensemble, ils se proposèrent fermement d’écraser dans leur essence même, pour toujours et sans laisser de trace, les tendances qui, de mieux en mieux ancrées, grandissaient dans le sud. Mais en quoi consistait cette nutritive essence ? D’une part, il est clair qu’une société qui instituait une structure religieuse hiérarchisée en marge de l’Église infligeait, en bonne et due forme, un impertinent affront à son pouvoir. D’autre part, l’existence d’une élite véritablement noble et exemplaire, exaltant la femme et le féminin, admirée, soutenue et suivie avec enthousiasme et en masse par son peuple, fut perçue par Rome comme une sérieuse menace pour l’ordre social, purement masculinisant et coercitif, sur lequel l’Église, traditionnellement, s’était appuyée. L’affirmation de l’importance prééminente du féminin comme clé de voûte du message christique, la promotion d’une réforme radicale de la doctrine et de la liturgie chrétienne, non pas en égalant, mais en faisant passer la figure de Marie comme modèle avant celle du martyre sur la croix, évoquait les très anciennes traditions, encore vibrantes en Occident, du culte à une divinité féminine, à la déesse. La pratique de l’austérité coexista dans le catharisme avec le chant d’amour à la dame, au point de représenter Marie enceinte sur les portiques des cathédrales et les autels des églises, dans une intention esthétique fertile à forte vocation mystique.

Les arguments que nous venons brièvement de brosser commencent à éclairer certains des motifs de la haine exacerbée que le catharisme suscitait dans la strate religieuse catholique. Mais cela ne l’explique cependant pas complètement car la conception d’idées d’une telle envergure, la configuration et la mise en marche des stratégies capables de les implanter dans la vie sociale d’un peuple, n’ont pu surgir à l’époque du peuple, majoritairement inculte, ni d’une classe cléricale fortement hiérarchisée et contrôlée, même si elle présentait des divergences. Cela n’a pu non plus surgir sans plus au sein d’une noblesse qui n’a jamais eu besoin de risquer ses privilèges. Et pourtant, ce fut dans la classe noble, dans les entrailles mêmes du modèle féodal, que se forgea ce projet de transformation qui ne put être conçu et promu que depuis des instances supérieures dotées de grandes capacités, de charisme, d’autorité et de pouvoir. Nous pourrions être face du mythique principe d’autorité magistrale qui aurait symboliquement été appelé le Saint Graal. Car il est impossible de dissocier le catharisme des légendes et des rumeurs – comme celle de la possible descendance génétique de Jésus-Christ dans la dynastie de rois mérovingiens – qui proliférèrent en son sein dans tout le midi français moyenâgeux et qui insistèrent toujours à suggérer que ce mouvement faisait activement partie d’un processus de grande envergure dirigé par quelqu’un qui aurait peut-être été capable, non seulement d’affaiblir le pouvoir établi, vertébré depuis la structure vaticane, mais encore de ruiner sa légitimité voire sa propre existence.

Nous verrons plus loin comment, d’après nous, l’entité probable et supposée à laquelle nous nous référons doit être mise en relation avec d’anciennes traditions authentiquement occidentales, avec les mythes celtes et atlantiques qui transmettent l’existence d’une institution qui, dûment et discrètement protégée en ces terres, travaillerait pour favoriser l’avènement de temps nouveaux pour l’humanité. Ces traditions se seraient fermement appuyées sur les premiers mouvements chrétiens présents sur la Péninsule et dans le sud de la France, probablement parce qu’ils partageaient une relation d’appartenance au même principe ou institution que celui que nous suggérons. Dans ce contexte, la référence à la figure de Marie de Magdala comme source et autorité magistrale légitime après la disparition du Maître et comme institution et modèle autorisé et complémentaire au propre Jésus-Christ, cohérente avec le paradigme de la tradition occidentale, a représenté pour l’institution de Rome un véritable cauchemar dont elle a essayé de se défaire sans succès pendant des siècles jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit du courant souterrain auquel faisait référence Menéndez Pelayo. Seule une volonté dotée d’un charisme magistral, exprimée depuis un collège ou une institution, a pu être capable de concevoir et de catalyser l’énergie nécessaire pour développer l’impulsion gigantesque si bien assemblée, si complexe et en même temps si compacte, si polyfacétique et si polyverselle, du projet occidental des XIIe et XIIIe siècles.

Cette institution, légendaire ou réelle, a été nommée au cours de l’histoire de diverses manières. Parfois elle s’appela Hercule, d’autres fois Melchior ou encore Maître Jacques, et il eut encore d’autres noms, mais ce n’est peut-être pas le moment de les mentionner tous ici et maintenant. Nous pourrions trouver sa trace sans trop de difficulté en étudiant la corporation des maîtres tailleurs de pierre et constructeurs de cathédrales, surtout si nous acceptons l’hypothèse de l’existence d’une continuité dans la transmission de ce savoir, comme on l’a affirmé, au moins depuis les constructeurs des grands édifices égyptiens ou du Temple de Salomon. La franc-maçonnerie, par exemple, une organisation connue et bien située dans les structures socio-politiques et économiques de notre monde, n’affirme-t-elle pas être l’héritière de cette même tradition ? Nous n’affirmons pas qu’elle le soit, mais les francs-maçons le font et dès lors reconnaissent son existence, même si dans leur message nous ne parvenons pas à voir fleurir le mot amour.

Le courant ibérique

Il y a de trente ans seulement, presque personne n’avait entendu parler du catharisme hormis dans les cercles spécialisés du médiévisme. Pour une raison quelconque, le terme est aujourd’hui du domaine public à tel point que les territoires où se développa ce courant et ses endroits emblématiques sont une attraction touristique de premier ordre et que sur les étagères de dizaines de milliers de foyers, se trouve un roman situé à cette époque. Quand le lecteur pas trop instruit pense à cette époque, il se représente généralement la frontière des Pyrénées séparant la France de l’Espagne, comme aujourd’hui. Mais au début du XIIIe siècle, il n’en allait pas de même. Le royaume d’Aragon incluait la Catalogne et une partie de l’Occitanie, établissant dès lors un lien étroit entre les seigneurs occitans promoteurs de la cause albigeoise et le roi Pierre II d’Aragon, le héros de Las Navas de Tolosa, dont ils étaient de très bon gré les vassaux depuis 1204. Nous devons précisément chercher le début de la fin du catharisme dans la défaite que souffrit son armée en 1213, quand il affronta le Vatican et la France dans la ville de Muret pour défendre les intérêts de ses territoires et de ses habitants, perdant après la bataille les terres et la vie. Au moment de la défaite, Jacques, son fils hériter à la couronne d’Aragon, âgé de cinq ans, vivait depuis plus d’un an sous la tutelle de Simon de Montfort, son ennemi et vainqueur, à qui l’enfant avait été remis comme garantie dans les négociations qui avaient été amorcées quand il s’agissait encore de résoudre le conflit par la voie diplomatique, proposant la possibilité d’un futur mariage avec la fille de Montfort. La main influente des Templiers – toujours derrière le projet qui nous occupe – parviendra à forcer le pape à ordonner de confier l’enfant à ces chevaliers qui dirigeront son éducation jusqu’à son couronnement en tant que Jacques Ier d’Aragon.

La guerre déclarée à la cause du catharisme dura trente-cinq ans depuis le massacre de Béziers jusqu’à la défaite des forteresses de Montségur et de Quéribus. Devons-nous comprendre que le Vatican et le roi de France atteignirent leurs objectifs de prendre le contrôle du sud et d’éradiquer définitivement ce projet social, politique, philosophique, artistique et mystique avec la défaite finale de ses représentants occitans ? D’après tous les indices, malgré le fait que de nombreux cathares aient cherché refuge, avec plus ou moins de fortune, dans le nord de l’Italie, l’Allemagne – la Souabe, peut-être – ainsi qu’en Aragon, Navarre, Castille, Portugal ou Léon, il semble bien que le projet social du catharisme ait été complètement détruit. Il n’est cependant pas difficile d’identifier l’activité de cette même volonté génératrice qui conçut le rêve occitan, travaillant indemne, intensément et simultanément, dans la plupart des processus se succédant dans tout le monde occidental, même si en apparence, ils ne paraissaient pas avoir de connexion entre eux, activant des intentions d’impulsion dans les endroits signalés par la tradition depuis des temps immémoriaux et activant le trafic de certaines de ses voies de communication. C’est le cas, par exemple, de la gigantesque campagne de construction des cathédrales qui, depuis la France, s’étendit dans toute l’Europe de la main de l’ordre de Cîteaux, occupant des endroits très significatifs depuis des temps très anciens. La construction de la cathédrale de Chartres, le premier édifice et le plus emblématique de ce projet, levé à l’endroit de l’ancienne forêt sacrée des Carnutes et dont la conception et l’usage étaient intimement liés à l’implication cathare, conclut des années après la chute de Montségur.

Dans la péninsule Ibérique, le roi Jacques Ier d’Aragon, un personnage hautement sensibilisé depuis son enfance par les récents événements de l’autre côté des Pyrénées, et dont nous avons dit qu’il avait été éduqué par les Templiers, bien qu’il conservât ses droits sur la seigneurie de Montpellier, renonça curieusement à récupérer les autres territoires occitans perdus par la défaite de son père et concentra ses efforts expansifs sur le sud, occupant les territoires almohades de Valence et Majorque, cherchant à prendre le contrôle de la Méditerranée.

Sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, route ancestrale vers le couchant où demeurait vivante depuis des siècles la très vieille flamme, avec des moments culminants comme ceux que vécurent Priscillien (IVe siècle) ou Alphonse II des Asturies et Teodomiro (IXe siècle), une intense activité continua de se maintenir durant tout le XIIIe siècle. Tant et si bien que, dans l’ébullition de pèlerins et d’érudits, de nombreux réfugiés occitans rencontrèrent sympathie et protection ainsi qu’une voie de pénétration relativement sûre vers de nouveaux lieux d’établissement, l’un d’entre eux étant la Sierra de Francia, qui s’appelle ainsi pour eux. D’autres moins chanceux cependant rencontrèrent les bûchers, des mains de Ferdinand III de Castille, par exemple, qui ne semblait pas avoir conservé beaucoup de sang de sa remarquable arrière-grand-mère, Aliénor d’Aquitaine. Ce saint roi se donnait des grands airs de vertu en allumant personnellement les bûchers de l’Inquisition où ardaient plus de quatre hérétiques. Cependant, ses campagnes militaires d’occupation des territoires musulmans continuèrent de servir – nous ignorons avec quel degré de conscience de sa part – un projet qui, très probablement, avait été conçu au-delà de sa volonté souveraine. Car il restait encore des territoires et des routes dont le contrôle était indispensable pour le projet occidental. Les incorporer et les travailler devint un objectif prioritaire pour lequel on ne lésina pas sur les moyens matériels et humains. D’où venait cet intérêt des chrétiens pour Al-Andalus, une vaste région qui était sous domination islamique depuis plus de cinq cents ans, autrement dit qui, depuis la perception en temps présent de l’époque, avait « toujours » été un autre royaume différent et envers lequel ils ne pouvaient avoir conservé aucunes nostalgies d’aucun type ?

[1] LEVI-PROVENÇAL, Évariste, Histoire de l’Espagne musulmane, Paris, Maisonneuve & Larose, 1950.

[2] GONZÁLEZ FERRIN, Emilio, Historia general de Al Ándalus, Córdoba, Almuzara, 2006.

[3] OLAGÜE, Ignacio, La revolución islámica de occidente, Córdoba, Plurabelle, 2004.

[4] COLLINS, Roger, La conquista árabe (710-797), Barcelona, Crítica, 1986.

[5] MENÉNDEZ Y PELAYO, Marcelino, Historia de los heterodoxos españoles, Madrid, La Editorial Católica, 1978, pg. 657.

[6] Le mot « cathare » signifie « pur ».

[7] Les inquisiteurs qui enquêtaient sur les suspects d’hérésie se plaignirent fréquemment de la difficulté de leur travail, car le comportement des hérétiques était si chrétien qu’il leur était extrêmement difficile de les identifier. C’est dans ce contexte qu’il faudrait comprendre la fameuse phrase soi-disant prononcée par le légat du pape Arnaud Amaury quand, en entrant dans Béziers, les officiers lui demandèrent comment ils devraient distinguer les cathares des véritables catholiques. Certains auteurs racontent que le légat répondit : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »

[8] La ville d’Albi fut prise en exemple pour la grande force avec laquelle les nouvelles tendances étaient en train de s’implanter.