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La tradition populaire raconte que l’image de la Vierge d’El Rocío fut trouvée par un chasseur à l’époque du roi Alfonse X le Sage dans les parages de Las Rocinas et qu’à partir de cette découverte, une église fut érigée à l’endroit même où elle apparut miraculeusement.

Il y eut de nombreuses tentatives d’approcher la connaissance historique des faits et des circonstances à l’origine du culte de cette image, mais nous devons admettre qu’ils restent, malgré cela, encore beaucoup de questions sans réponse et certaines énigmes à élucider.

L’auteur de cet article est le peintre Alberto Donaire, lié de très près à la comarque de Doñana, dont il scrute sans relâche les dessous culturels depuis plus de 20 ans déjà. Au cours de ces pages, il nous propose des nouveaux éclairages dans l’espoir de parvenir à apporter une nouvelle lumière sur ce thème fascinant.

La première présente une perspective générale de la situation dans le sud de la France et le nord de l’Espagne au cours des XIIe et XIIIe siècle, que l’auteur considère comme fondamentale et indispensable pour comprendre les processus – repris schématiquement dans cette deuxième partie – qui, après la conquête des royaumes de Sevilla et Niebla, s’exprimeront, entre autres, par l’établissement du culte marial dans l’Al-Andalus.

Traces médiévales de Doña Ana

Deuxième partie

Alberto Donaire Hernández
Juin 2014

Vers le sud-ouest

Indépendamment de l’interprétation simpliste qui explique l’occupation des territoires musulmans par la volonté d’imposer la vérité de la foi chrétienne et de reconquérir le sol de la patrie, nous pourrions alléguer d’autres raisons au-delà d’un simple intérêt de domination et de pouvoir. D’une part, il pouvait exister en Al-Andalus, des endroits et des villes qui, pour diverses raisons, étaient considérés comme importants en eux-mêmes pour le projet ; et d’autre part, ses chemins (tout comme le chemin de Saint-Jacques de Compostelle) conduisaient à l’océan Atlantique. Et garantir l’accès à l’Atlantique et la sécurité de la navigation sous toutes les latitudes et depuis la Méditerranée avait, pour ce grand projet, une importance transcendantale. Le Portugal ne présentait aucune difficulté en ce sens, mais le sud bien ; la conquête de Sanlúcar et de l’Aljarafe, en particulier, était indispensable pour s’approprier l’accès aux ports de l’Atlantique sud et de là, aux routes conduisant à l’Amérique, d’après ce qui est affirmé dans les travaux de Luisa Isabel Álvarez de Toledo.

Comme on le sait, l’islam est né, vers le VIIe siècle, de la même tradition abrahamique que le christianisme et le judaïsme. Mais ce qu’on sait beaucoup moins (hormis certains rabbins érudits et quelques autres), c’est que, aussi surprenant que cela puisse paraître, la figure d’Abraham est également liée à l’Occident, et l’islam, tout comme les deux autres religions, considère également à sa manière cette institution mystérieuse et invisible du « Jacques ». En ce sens, beaucoup seront sans doute surpris d’apprendre que l’Islam rend également culte à l’apôtre Jacques (Santiago en Espagne) et qu’Almanzor en personne interdit d’endommager son sépulcre quand, en 997, il parvint à occuper la ville de Saint-Jacques de Compostelle. Au XIIe siècle précisément, se développa (bien que sans arriver à devenir habituel) le pèlerinage musulman à Saint-Jacques de Compostelle, qui suivait probablement la Via Ablata ou Via de la Plata. Ce culte est resté vivant jusqu’à ce jour, à sa manière, dans les communautés de l’Islam occidental depuis la Tunisie jusqu’au Maroc. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’une grande partie de la population de l’Islam occidental sont et étaient des Berbères, peuples autochtones d’Afrique du nord-ouest ; tout comme étaient berbères la plupart de ceux qui entrèrent par vagues migratoires dans la Péninsule, à commencer par le fameux Tarik ; et étaient berbères également les Almohades et les Almoravides qui gouvernaient au XIIIe siècle en Al-Andalus. Le célèbre historien Ibn Khaldoun nous dit :

Maintenant, le fait réel, fait qui nous dispense de toute hypothèse, est ceci : les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé. De cette lignée, descendit Berr qui eut deux fils, Baranis et Madghis al-Abtar. Toutes les tribus descendent de l’un de ces deux frères et furent donc classées en Baranes ou Botr. [1]

Loin de proposer que les Berbères soient les descendants des colonisateurs phéniciens (une aberration que beaucoup cependant seraient prêts à envisager), il s’agit là d’une pièce plus qu’opportune dans la reconstruction d’un puzzle qui se complète petit à petit si, comme nous le proposons, berbère pourrait signifier fils d’Ibères et les mots kna’ani et barani, enfants d’Ana, de Doña Ana ou de Dana, la déesse mère. Si tel était le cas, la présence berbère sur la péninsule au cours des siècles serait plus que légitimement justifiée, historiquement et mythologiquement, ainsi que leur participation ancestrale aux processus historiques liés au Jacques d’Occident. N’oublions pas que le grand-père de Canaan, Noé, débarqua à Noia, non loin de Saint-Jacques de Compostelle, venant de l’Atlantique.

Mais au XIIIème siècle, une grande instabilité régnait dans les taïfas almohades et almoravides d’Al-Andalus. Les attitudes fermées et intolérantes envers les royaumes chrétiens du nord se multipliaient et ces derniers n’allaient en aucune façon faciliter une harmonie qui, à une autre époque peut-être, comme celle d’Abd al-Rahman III, aurait pu permettre de suivre une autre voie que l’option militaire pour le développement du projet occidental – « Quelle belle alliance aurait formée Abd al-Rahman et Alphonse X s’ils n’avaient pas été séparés par trois siècles ! », osons-nous penser.

L’unification d’Ibérie

Il semble clair qu’à la fin du XIIe siècle, l’intention de cheminer vers l’unification de la Péninsule ibérique est déjà bien définie, avec premièrement et d’un côté, l’unification des royaumes chrétiens et d’un autre, l’occupation et l’annexion des territoires musulmans. Ainsi, Alphonse IX de León épousa Teresa, fille du roi de Portugal, en 1198. Quelques années après, le mariage, qui donna trois enfants, fut annulé par le pape pour des raisons de consanguinité, tout comme le sera son mariage postérieur avec la reine Bérengère de Castille dont il en eut cinq. Après cette deuxième annulation, Bérengère emmena avec elle en Castille son fils Ferdinand et peu de temps après lui remit la couronne. Fin 1219, Ferdinand III, fils des deux royaumes et roi de Castille épousa Élisabeth de Souabe Hohenstaufen, directement liée au trône impérial romain germanique. Peu de doutes pourrions-nous avoir sur les intentions qui motivèrent ce mariage ; Alphonse, le fils aîné de ceux-ci s’appliquera, de fait, durant toute sa vie à faire valoir ses droits héréditaires. En 1230, alors que Ferdinand est en pleine campagne militaire à la frontière d’Al-Andalus, son père, Alphonse IX de León, meurt. Lui et sa mère, Bérengère, négocièrent alors avec les filles de Teresa de Portugal, héritières légales, et parvinrent à obtenir l’annexion du Royaume de León à la Castille.

Le roi Ferdinand III fut capable de réunir une armée redoutable, grâce à la participation des ordres de chevalerie et de nombreux nobles qui espéraient en tirer bénéfice. Profitant de la faiblesse structurelle du califat de Cordoue et des royaumes taïfas (et souvent avec l’aide de ceux-ci, comme dans le cas du roi de Baeza), il consacra sa vie à conquérir les territoires du sud et parvint en moins de vingt-cinq ans à occuper Cordoue, Jaén, Séville et l’Estrémadure. Son fils Alphonse commença à l’accompagner dès l’âge de neuf ans et, quand il fut suffisamment âgé pour cela, son père lui donna des responsabilités de commandement militaire et politique. En 1246, Alphonse épousa Violante, fille de Jacques Ier d’Aragon. Ainsi, les couronnes de Portugal, Léon, Castille et Aragon se trouvèrent réunies par les mariages, les descendances et les alliances. Cela ne constituait peut-être pas un seul royaume, mais l’union était au moins réalisée en termes de complicité politique contre les territoires du sud. L’union de la Castille et de León sera cependant solidement amarrée. En effet, malgré une sévère opposition des nobles et même de sa propre famille, Alphonse compose un traité juridique monumental, Las Siete Partidas (Les Sept Parties), qui soumet ses deux royaumes à une loi commune, une œuvre destinée à servir à l’avenir pour l’administration de l’empire, une fois obtenu.

En 1243, sous la pression de Jacques Ier, qui avait déjà conquis Valence et Xativa, la ville de Murcie s’offrit en tant que principauté vassale au roi de Castille ; et en 1244, l’infant Alphonse avec ceux de l’ordre de Santiago prit Lorca et Carthagène. Peut-être y avait-il des raisons pour qu’Alphonse et son futur beau-père, Jacques Ier, accordent de laisser Murcie aux mains de la Castille ? Cela aurait-il à voir avec le fait que la Castille avait accès à la Méditerranée, et avec la fondation de l’Ordre naval de Sainte-Marie d’Espagne, pour que la Castille soit prête à se battre pour le détroit quand le sud-ouest aurait été atteint ? Ce projet naval aurait-il à voir avec les actions qui avaient alors lieu en Atlantique ? Si tel était le cas, il semble logique de penser que les décisions de l’un et de l’autre aient été soumises à l’autorité d’un consensus externe.

Après la prise de Séville en 1248, de l’Algarve en 1249 par Alphonse III du Portugal, de Jerez en 1261, et finalement de Niebla et de Huelva en 1262, les royaumes de Grenade et d’Almeria étaient désormais complètement encerclés.

Les Maîtres de la Sagesse d’Alphonse X

La figure d’Alphonse X est très certainement une figure singulière de l’histoire, de celles dont il est vraiment difficile d’embrasser toutes les facettes. Il fut sûrement un homme complexe et charismatique, capable de conjuguer un vaste répertoire intellectuel et une sensibilité très accusée. Dès son jeune âge, il manifesta un grand intérêt pour tous les aspects de la connaissance et des arts, et son ouverture d’esprit et son intelligence lui permirent de gouverner en intégrant les nuances culturelles les plus diverses qui bouillonnaient à cette époque. Tant et si bien que s’il n’avait pas été un roi puissant, il aurait probablement été plus d’une fois traité d’hérétique, quand on considère le nombre des questions qui l’intéressaient, dans lesquelles il était impliqué et dont il ne semblait pas se cacher. L’alchimie, l’astrologie, la Kabbale, le soufisme, étaient quelques-uns des thèmes qui occupaient souvent son temps et auxquels il a très probablement été instruit par des gens qualifiés tout le long de sa vie. Nous ne croyons pas qu’il fut le seul parmi les rois, les nobles, les chevaliers ou les religieux à avoir alors reçu l’attention magistrale de certains sages de l’Europe à cette époque. Il semblerait en effet – tel que nous l’avons suggéré – que la plupart des manœuvres politiques, militaires et culturelles d’importance, qui eurent lieu au cours de ces siècles, aient pu être inspirées par une élite composée de ce type de personnes. Il est possible cependant que le roi Alphonse X ait été un disciple avantagé méritant une formation supérieure. Et cela a pu arriver pour deux raisons : pour ses aptitudes personnelles innées et étant donné l’ampleur de la tâche que l’on attendait de lui.

Avons-nous un indice réel, historique, de l’existence d’une organisation, loge ou conseil de sages, chargée d’indiquer aux rois, les lignes de leur gouvernement ? Peut-être bien. En 1237, alors qu’Alphonse avait seize ans, son père Ferdinand l’envoya au Conseil des Douze Sages y rédiger un bref ouvrage intitulé « Tratado de la nobleza y lealtad » (Traité de noblesse et loyauté). À propos de ce texte, Amador de los Rios dit ceci :

Le « Livre des douze sages » est l’un des premiers textes écrits en espagnol, d’un intérêt philosophique incontestable. Le « Livre des douze sages » débute, en outre, cette fertile tradition espagnole des traités destinés à définir et à essayer d’atteindre la perfection du roi, du prince ou du régisseur public. [2]

Savoir si cette tradition commença réellement avec le roi Ferdinand ou s’il s’agissait d’une tradition très ancienne qui alors seulement voyait le jour, n’est pas une chose facile à déterminer en ce moment, même si notre propre opinion, juste une intuition, est déjà connue du lecteur. Il est vrai que ce groupe pourrait avoir été tout simplement une équipe de conseillers, comme ceux qui, logiquement, accompagnent tout gouvernant ou responsable. Mais peut-être pouvons-nous trouver, dans le livre lui-même, certaines données pour appuyer ou réfuter notre hypothèse. Dans la préface, nous lisons :

Les douze sages que avez fait venir de vos royaumes et des royaumes des rois vos frères bien-aimés pour vous donner des conseils quant au spirituel et au temporel (…), [pour] que nous vous donnions par écrit toutes les choses que tout prince et souverain du royaume doit avoir en lui et comment il doit agir dans ce qui lui appartient. (…) Lui, qui est le Roi des rois, notre Seigneur Jésus-Christ, qui guida les trois rois mages, qu’il guide et glorifie Son Altesse et ses royaumes.

Ces simples lignes nous permettent d’extraire plusieurs idées :

  1. Ils sont douze, numéro significatif par ailleurs pour une institution de cette nature, qui syntonise évidemment avec les douze apôtres et bien sûr, avec les douze chevaliers de la Table ronde, entre autres. Et ce n’est pas anodin. Certes, la légende du roi Arthur et du Graal apparaît en Angleterre au XIIe siècle, à l’époque du roi Henri II d’Angleterre, mais il ne faut pas oublier qu’Henri II est le premier roi de la dynastie des Plantagenêts, de la Maison d’Anjou, et que le mythe du Graal l’accompagna probablement depuis la France centrale et méridionale, d’où il est originaire selon toute probabilité. Ce mythe imprégna profondément la culture occitane et de là, s’étendit à l’Espagne, faisant indissolublement partie du courant que l’on s’efforçait de développer. Nous souhaiterions également mentionner tout particulièrement l’ancienne tradition des douze curètes qui habitaient le bois des Tartessiens repris dans la légende de Gargor et Habis.
  2. Dans le texte, ces douze sages se reconnaissent eux-mêmes comme des sages, sans pécher pour autant de manque de modestie.
  3. Ils se rendent à la réunion convoquée par Ferdinand, ce qui permet de supposer que ce roi, ou son royaume, remplit une condition quelconque qui fait qu’ils acceptent de se réunir là-bas, ce qu’ils font venant de royaumes différents, où nous supposons qu’ils exercent également un travail de sages sur les « rois frères ». S’ils avaient été membres de son groupe de conseillers, ils n’auraient pas vécu dispersés en d’autres endroits éloignés et dans des royaumes différents.
  4. Ils se considèrent comme des sages quant au temporel et au spirituel.
  5. Ils l’instruisent sur lui-même en tant qu’homme, autrement dit, ils sont ses maîtres.
  6. Ils se situent hiérarchiquement entre le Roi suprême, Jésus-Christ – qui occuperait la 13e place au Conseil – et les rois de la terre. En outre, en écrivant vos royaumes et pas nos royaumes, ils semblent se distancier et être au-dessus.
  7. Ils reconnaissent la tradition apocryphe des rois mages et, comme nous le savons, au moins l’un d’entre eux, Melchior, est spécifiquement lié à Tharsis.
  8. Si la date de 1237 est correcte, le Conseil des Douze Sages a très bien pu se réunir à Cordoue, qui avait été récemment conquise.

Et dans l’épilogue, écrit après la mort de Ferdinand III, on dit :

(…) Le roi, comme l’aurait fait le roi Ferdinand son père, fit appeler les douze grands sages et philosophes que ce saint roi, son père, avaient appelés pour recevoir leur conseil, tant spirituel que temporel. Et lorsque le roi apprit que deux de ces douze sages étaient décédés, il fit appeler deux autres grands sages, qu’il nomma, pour qu’ils viennent à la place de ceux qui étaient décédés. Ensuite, tous les douze hommes vinrent à ce roi Alphonse, et le roi leur demanda conseil en toute chose spirituelle et temporelle comme l’avait fait le roi son père. Et ils lui donnèrent leurs bons et vrais conseils et le roi se considéra très bien payé et informé par leurs conseils.

Et ces dernières lignes nous indiquent que :

  1. Comme son père, Alphonse mérite que les sages voyagent et siègent autour de lui, à Séville probablement.
  2. Pour pouvoir opérer, le Conseil devait être composé nécessairement de douze sages, ni plus ni moins.
  3. Cela n’a pas de sens qu’Alphonse ait une autorité réelle sur ceux qu’il considérait comme plus sages que lui et à qui il demandait conseil. Quand on dit que les remplaçants des sages décédés furent nommés par l’autorité du roi, on suggère que la qualité d’autorité supérieure de ce Conseil devait rester hors de la connaissance commune.

Il semble donc clair que Ferdinand tout autant que son fils soumettaient, à l’autorité d’une institution supérieure, non seulement les directives de leur gouvernement, mais également leur propre formation personnelle permanente.

Nous avons également la preuve de la présence, dans l’environnement immédiat du monarque, d’un homme dont on ne sait rien de sa vie ni de sa formation, sauf qu’il avait un profil d’une grande stature intellectuelle, et particulièrement en termes de droit. Nous nous référons ici au sage juif Jacobo [3] el de las Leyes. Dans son Ensayo (Essai), l’historien du droit, Francisco Martínez Marina, cite Jacobo et précise formellement avant cela qu’il avait été précepteur du roi à un moment donné dans son enfance ou sa jeunesse – même s’il n’y a pas eu après lui d’autres chercheurs qui ont corroboré cette donnée par manque de documents l’attestant [4]. Il ne nous semble cependant pas incongru de deviner un profond respect du roi envers le juriste, de toute évidence un homme doué de capacités si exceptionnelles que le fruit de son travail dans ce domaine a eu une influence déterminante sur le droit européen et américain après lui.

Il est un fait indéniable que le maître Jacobo fut le précepteur du roi Alphonse étant infant et que, dans ces circonstances, il travailla sous son ordre à une somme de lois, tel que le commenta ce savant dans la préface ou la dédicace de l’œuvre, lorsqu’il dit : « Seigneur, j’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit, que vous seriez heureux que je choisisse certaines fleurs du droit brièvement, car vous pourriez y trouver une démarche ordonnée pour comprendre et délibérer ces litiges selon les lois des sages. Et comme vos mots sont pour moi un commandement discret et que je désire vivement vous rendre service en toutes choses, tel que je l’ai pu et je l’ai su, j’ai compilé et ajouté ces lois qui sont plus anciennes, telles qu’elles se trouvaient et étaient accordées par de nombreux livres d’experts. [5]

Le Livre des Lois attribué parfois à Alphonse X, et connu plus tard comme Las Siete Partidas, est une œuvre juridique monumentale, qui, selon toute probabilité fut écrite par une équipe de juristes dirigée par Jacobo Ruiz, auteur de Flores del derecho, El doctrinal de los pleitos et Suma de los nueve tiempos de las causas. Nous sommes enclins à considérer que Jacobo el de las Leyes pourrait être l’une de ces personnes très influentes et capables que notre hypothèse intègre dans un collège de sages dirigeant les destinées de l’Europe, et cela parce que l’aspect juridique est indiscutablement l’un des piliers fondamental et indispensable sur lequel construire un projet d’avenir réunissant une Europe et une Amérique sous un même pouvoir. Par ailleurs, Las Partidas le fait de manière si complexe, complète et parfaite qu’il semble difficile que ce ne soit pas le fait de quelqu’un possédant une très grande capacité de perception d’ensemble de tout le projet. Mentionnons simplement que ce même corpus juridique resta en vigueur dans l’Amérique sous influence hispanique et portugaise, depuis sa colonisation jusqu’au XIXe siècle.

Ce que nous venons de dire peut paraître extravagant, mais en réalité cela a beaucoup de sens. Car en regardant la carte de l’Europe occidentale et en voyant comment progressa la conquête de l’Al-Andalus au XIIIe siècle, sans s’arrêter du côté de Grenade et d’Almería, mais prenant bien soin d’assurer Séville, Huelva et Cadix et la communication jusque-là, nous avons imaginé une flèche partant d’au-delà des Pyrénées orientales et allant se jeter à l’embouchure du Guadalquivir. Et cette idée de la flèche nous a servi de guide imaginaire pour comprendre au moins une partie des motivations de ces campagnes militaires d’occupation, toujours si coûteuses en vies et en ressources économiques. Si nous suivons cette direction en ligne droite, nous passons au-dessus des Canaries, de Tenerife plus concrètement (où l’on trouve la Vierge noire de Candelaria, décrite par Rafael Alarcon comme la dernière Vierge noire du Temple [6]), pour aboutir au Cap-Vert, deux enclaves qui, d’après le travail de Luisa Isabel Álvarez de Toledo, furent systématiquement utilisées par les Templiers comme escale lors de leurs voyages vers l’Amérique, de nombreuses années avant le voyage de Christophe Colomb.

Traces flecha america

Nous venons de révéler quel était à notre avis le but ultime de l’un des niveaux du projet à l’œuvre pendant plus d’un et de deux siècles. Et même de trois. Dans ce contexte, ce que l’on attendait d’Alphonse X n’était ni plus ni moins que de sceller tous les processus développés jusqu’alors en Europe, une fois obtenu le trône de l’empire, et de jeter les bases pour que, le moment venu, l’Europe soit capable de recevoir et d’assimiler l’impact de cet événement gigantesque qui allait changer la vision du monde, et qui pendant de nombreuses années avait été préparé dans l’ombre : la divulgation de l’existence du continent américain et la prise de contact avec ses civilisations. L’endroit d’où il faudrait diriger, canaliser et articuler cette rencontre allait être Sevilla. Une Séville convertie en l’un des deux sièges de la plus haute autorité de l’empire, mais pas d’un empire espagnol, comme ce sera le cas plusieurs siècles plus tard avec Charles Quint, mais d’un empire d’Occident, une Europe libérée de sa séquestration et unifiée, dans un dialogue ouvert avec le continent américain. C’est le contenu du symbole Plus Ultra du blason espagnol, où les colonnes dites d’Hercule, le Jacques d’Occident, sont entourées d’un phylactère, deux colonnes qu’on représentera plus tard unies par le S de Séville [7]. Cette image fut adoptée par l’Espagne comme symbole d’État lorsque, des siècles plus tard, Charles-Quint parvint enfin à réaliser le grand projet de l’empire – bien que de manière très incomplète pour diverses raisons. Un dernier effort restait cependant encore à faire : renforcer le paradigme de Sainte-Marie comme déesse d’Occident. En effet, de Priscillien à Saint-Bernard en passant par le roi wisigoth Wamba, de la Dame des Cathares aux Cantigas de Santa Maria, de la trinité féminine aux caravelles de Christophe Colomb et à la dévotion mariale fervente de Philippe II d’Espagne, le paradigme de Sainte-Marie comme déesse d’Occident est systématiquement et ardûment travaillé. Et cette tâche se poursuivra toujours à la limite de l’hérésie jusqu’à la définition du dogme de l’Immaculée Conception en 1854.

Alphonse X, troubadour de Marie et hérétique

Les légendes racontent qu’avant que ne chute le catharisme, le Graal avait été mis en sécurité. Nous ne pouvons ni affirmer ni nier la légende, mais il nous semble cohérent d’imaginer qu’une grande partie de l’histoire des royaumes ibériques du Moyen Âge est liée à ce mystère. Nous avons déjà mentionné que le roi Alphonse X était féru de sujets considérés comme hérétiques à l’époque, non pas parce qu’il s’intéressait à l’astrologie ou à l’alchimie, mais parce qu’il explorait d’autres savoirs limitrophes de la Kabbale associés à la magie et à la sorcellerie. Il suffit d’étudier un peu le personnage pour se rendre compte immédiatement que, parmi les tâches assignées à l’école de traducteurs de Tolède et à l’université itinérante Scriptorium qui l’accompagnait lors de ses voyages et campagnes militaires, la collecte et la traduction à l’espagnol de livres concernant des connaissances ésotériques, que ce soit l’alchimie, la Kabbale, le soufisme, l’astrologie ou encore la gemmologie, occupaient une place prépondérante. Cela, à tout du moins, nous suggèrent qu’il a très bien pu approcher, voire outrepasser les limites de ce qui était officiellement acceptable. Par ailleurs, il est également bien connu pour son travail de promotion de la création artistique, aussi bien la musique, que la peinture ou la littérature, cette dernière étant une discipline à laquelle il prit part, semble-t-il, avec d’autres auteurs. Ainsi, l’impressionnant recueil de poésies chantées des Cantigas de Santa María est-il devenu, tout comme le Livre des Lois, un ouvrage de référence universelle. Et il se fait précisément que les Cantigas s’inspirent très directement de la tradition provençale des troubadours. Mais alors que les chansons occitanes étaient généralement des chansons d’amour du chevalier à sa dame, avec parfois des connotations mystiques, le roi Alphonse, dans le cas spécifique des Cantigas, ne commanda pas aux poètes d’écrire des kharjas ni des cantigas de amor ou des cantigas de amigo, mais des cantigas expressément dédiés à la Sainte Vierge – et il composa lui-même probablement certaines d’entre elles. Et tandis que le roi parcourait la péninsule Ibérique, il « documentait » les vertus et les miracles attribués à Sainte-Marie dans les différents territoires qu’il traversait. La suite royale emportait toujours dans ses campagnes des images pieuses en face desquelles avaient lieu les services religieux obligatoires. Cependant, il ne serait pas surprenant qu’on emportât également d’autres images ou même qu’ils se fassent accompagner d’artistes qualifiés afin de les confectionner, suivant certaines directives précises, pour les placer dans les églises ou les sanctuaires que l’on eut ordonné de construire sur les terres gagnées à l’Islam. On pourrait comprendre cela comme un simple moyen de renforcer la colonisation de la région en y implantant un symbole de la religion victorieuse, mais dans le cas du roi Alphonse X, nous devons examiner cette question de plus près.

Car si nous mettions en relation tout ce que nous avons dit jusqu’à présent, nous pourrions découvrir un monde complexe et fascinant concernant la revitalisation énergétique des lieux et des objets, au moyen des arts thaumaturgiques associés aux disciplines que nous avons mentionnées. Et nous ne sommes pas en train de délirer. Au XIVe siècle, le moine bénédictin Jean de Morigny écrivit Le livre des visions. Ce livre décrit ses études et ses pratiques de l’Ars Notoria ou Art notoire de Salomon, une discipline théurgique développée entre les XIIe et XIVe siècles basée sur la Kabbale, au moyen de laquelle l’artiste pouvait arriver à « animer », à « vivifier » comme ils disaient, les images de culte pour leur donner du pouvoir. Et non seulement cela. Jean de Morigny affirmait qu’après les opérations réalisées sur une image de la Vierge – car c’était elle qui depuis l’enfance l’inspirait – l’image devenait non seulement un puissant talisman, mais encore la Vierge elle-même, capable de réaliser volontairement des miracles. Dans la préface de ce livre, l’auteur met sérieusement en garde contre le danger de ces pratiques si elles ne sont pas correctement utilisées. Selon lui, la seule manière légitime de les approcher, le seul motif licite pour s’engager dans de telles manœuvres, c’est de demander à l’image vivante, au golem que l’on vient de créer, de nous concéder l’expérience spirituelle, pour laquelle il fallait préalablement suivre un processus préparatoire.

Ce ne fut pas un cas isolé, loin de là. Au cours de ces siècles, d’autres livres similaires circulèrent. Ils furent considérés, avec le temps, comme des grands classiques de la magie, tels que le Liber sacratus sive juratus attribué à Honorius de Thèbes ou le Picatrix. Comment pourrions-nous supposer qu’Alphonse X n’ait pas connu et prit en compte ces livres et ces arts ? L’idée que l’énorme tâche de promotion du culte de la Vierge Marie dans toute l’Espagne à travers son image, qu’elle soit projetée par écrit, peinte ou sculptée, ait été absolument structurée par les prémisses de l’Art est pour nous absolument cohérente. Nous devons toutefois préciser que nous ne croyons pas que ces opérations puissent être apprises et appliquées en suivant les étapes décrites dans un livre. Et cela, Alphonse X le savait parfaitement. Mais l’existence de ces livres révèle le grand intérêt qui existait, malgré les bûchers, pour des sujets dont la profondeur en limitait l’accès, alors comme aujourd’hui, à très peu de gens. Elle révèle également que quelqu’un savait, pour une raison ou pour une autre, ce qui était en train de se passer, et pas seulement en Espagne d’ailleurs.

Car en réalité, en disant Art notoire, nous parlons – nous, en tout cas – d’Art avec une majuscule, celui des artistes bâtisseurs de cathédrales, des sculpteurs de statues, des peintres de retables, qui, dirigés par une poignée de personnes possédant une capacité magistrale, furent capables, au cours de ces siècles, de vivifier la matière pour toucher et stimuler la conscience. Parce que cet Art, le seul Art qu’il y a toujours eu, n’est pas du tout ce que notre culture appelle aujourd’hui « de l’art » et qui admet dans ses pratiques n’importe quel ruissellement chaotique sur une toile, la soudure absurde d’un ramassis de ferraille qui insultent le ciel ou même de véritables aberrations telles que la consécration d’un urinoir, la mise en conserve d’excréments ou l’automutilation en public. L’Art consiste, au contraire, dans le développement progressif de la capacité de l’aspirant à transformer les métaux lourds de notre conscience grossière en une substance sublimée, en or alchimique. C’est à cela que ne travaillait pas plus d’une poignée de personnes. Chaque œuvre devait être réalisée, hier comme aujourd’hui, en suivant en même temps les indications de connaissances complexes et de l’inspiration, de manière géométrique et précise, mathématique et complexe, sachant convoquer la rencontre des forces cosmiques et celles des entrailles de la terre, sachant choisir les cristaux et éveiller leurs mémoires en les taillant correctement avant de les mettre à leur place, sachant harmoniser la vibration de couleurs et des lumières avec les espaces. Et c’est ainsi que l’Europe, l’Espagne et l’Andalousie ont été jalonnées de points de repère qui engendrent des influences, parfois très puissantes, sur la nature et sur les gens. Ceux-ci, attirés par eux, vont constamment s’exposer à leur pouvoir qui essaye de les convoquer à la grâce de leur toucher transformateur. Chaque endroit, une fois terminé, contenait ses propres significations spécifiques ; chaque chapelle, église ou cathédrale avait son orientation cardinale exacte dans le paysage choisi ; les pierres, soigneusement sélectionnées et découpées étaient toutes particularisées et uniques ; et chaque pilier du bâtiment, chaque sculpture, chaque fresque et chaque tableau occupait un emplacement exact dans l’ensemble. Ces endroits avaient chacun des dates et des heures pour être visités et le visiteur devait se déplacer à l’intérieur et hors d’eux d’une façon et pas d’une autre pendant un temps, lui aussi préalablement déterminé. Chacun de ces endroits constituait la case numérotée d’un échiquier géographique qu’il fallait parcourir à pied, toujours à pied, selon un canevas également défini à l’avance et en suivant l’enseignement que la case avait à offrir, jusqu’à atteindre la case finale, celle où l’oie ouvre puissamment ses ailes pour prendre son envol. L’endroit où la matière noire peut enfin réussir à se transformer en blanche colombe.

Mures et la forêt sacrée de Las Rocinas

Parmi les quelques hommes qui étaient toujours dans le voisinage du roi, jusque dans la sphère de sa vie privée, se trouvaient les membres de sa garde personnelle, les Monteros de Espinosa. Ce corps de garde avait, depuis sa fondation au début du XIe siècle [8], la mission de veiller sur le sommeil du roi. Parler de l’importance d’assurer la sécurité du roi pendant son sommeil, quand il est le plus vulnérable, semble être une évidence, mais ce l’est moins quand on sait que le travail d’accompagner le roi dans son sommeil a également d’autres connotations plus profondes encore dans lesquelles nous n’entrerons pas ici. Nous dirons, cependant, que les Monteros d’Alphonse X étaient, non seulement des hommes qui avait sa plus haute confiance, mais aussi des personnes qui possédaient un très grand charisme et qui seront à ses côtés témoins, participants et agents de certains des chapitres les plus secrets de notre histoire. La campagne de « marialisation » de l’Espagne, pleine de dessous cachés, ne sera pas le moindre d’entre eux. En plus des Monteros, d’autres firent également partie du proche entourage du roi en relation avec cette question, ce furent les Templiers, et dans une moindre mesure les chevaliers de l’Ordre de Santiago ainsi que les moines cisterciens, franciscains et bénédictins.

En étudiant les Monteros de Espinosa, nous avons trouvé un ensemble de données étranges et même surprenantes. D’après les informations que nous avons pu recueillir, au cours de l’histoire de la corporation des Monteros, la maison royale leur a offert deux types de sol. D’un côté, les rois, les uns après les autres, leur ont cédé des terrains dans la localité d’Espinosa de los Monteros et d’un autre, Fernand III de Castille concéda et Alphonse X signa la concession de terres dans la petite ville de Mures, du royaume de Séville, aujourd’hui Villamanrique de la Condesa. Alors que le premier point n’attire pas du tout notre attention, le deuxième, bien et beaucoup.

Les territoires conquis à l’Islam se retrouvaient généralement dépeuplés après l’occupation, soit parce que ses populations étaient mortes à la guerre, soit parce qu’elles avaient fui, soit parce qu’elles avaient été expulsées. Toutes les personnes et institutions qui, pour une raison quelconque, avaient mérité la reconnaissance du roi pour leurs contributions aux campagnes d’occupation reçurent des terres au cours de la répartition organisée pour le repeuplement, et la quantité et la qualité des lots étaient généralement proportionnelles à l’importance du service rendu. Cependant, alors que la sécurité de la figure royale était très importante, les terres de Mures octroyées aux Monteros furent peu nombreuses et de peu ou d’aucune valeur. Il figure en effet que la plupart des oliveraies, figueries, champs de blé et vergers avaient été brûlés et rasés. Et la réhabilitation de ces propriétés jusqu’à les rendre à nouveau productives allait être non seulement laborieuse, mais lente aussi. Quels étaient les Monteros qui étaient destinés à se fixer là-bas, ceux qui avaient pris leur retraite en raison de leur âge ? Parce qu’il ne semble pas logique que le roi se retrouvât sans protection. Les livres de répartition des terres reprennent le nom de neuf Monteros. Que pouvaient bien faire ces personnages de haut niveau avec des parcelles brûlées ? Par ailleurs, les Monteros étaient toujours nécessairement originaires de la ville d’Espinosa de los Monteros, près de Burgos, et il se fait qu’en outre, après leur retraite, ils étaient censés retourner dans leur village natale où, comme nous l’avons vu, ils avaient reçu des terres. Quel sens cela avait-il donc de donner ces terrains de Mures à des hommes dont le village natal, auquel ils étaient étroitement liés pour la vie, se trouvait à l’autre bout du royaume ? Et surtout, que signifie le fait qu’au cours des siècles, on ait considéré cette concession de Mures comme l’un des plus grands honneurs de leur histoire ? En 1914, le Montero Rufino Pereda écrivit dans son étude de la corporation, la chose suivante :

Il est entendu que Don Ferdinand III, en entreprenant la conquête de Séville, (…) a pris avec lui les Monteros et que ceux-ci, comme ils le faisaient toujours, l’accompagnèrent dans cette longue, mouvementée et glorieuse campagne. (…)

Ces concessions sont généralement connues sous le nom de « Répartition du roi Don Ferdinand » et, en ce qui concerne les Monteros en particulier, sous le nom de « Privilège de Mures ». Cette dernière étant pour nous indiscutablement la concession la plus importante et la plus glorieuse qu’aient obtenu les Monteros depuis leur création. [9]

Ce Privilège de Mures (…) consista (…) en l’attribution de quatre aranzadas [10] de terrain d’oliveraie dans le village de Mures (Villamanrique), pour les Monteros qui veillèrent sur sa Personne pendant la nuit au cours de ses diverses expéditions jusqu’à la conquête de Séville. (…)

Les quatre aranzadas de terre d’oliveraie auxquelles se réfèrent la concession précédente sont équivalentes à 17.894,40 mètres carrés.

Autrement dit, la concession la plus importante et la plus glorieuse obtenue par les Monteros en mille ans d’histoire consista en un hectare et demi de terres brûlées pour chacun des vingt Monteros élus dans un endroit qui se trouvait à 850 kilomètres de chez eux. À vrai dire, cela semble absurde. Cependant, quand nous avons découvert combien de temps ils conservèrent le bien donné, notre stupeur se transforma en un vif l’intérêt, car il nous semble que les raisons de la donation pourraient commencer à s’éclairer. Le roi Alphonse signa la concession en présence de Perez Pelayo Correa, Maître de Santiago, le 10 juin 1253, et le 10 décembre de la même année, les Monteros vendaient leurs propriétés. Elles furent achetées par Iñigo Lopez de Orozco, conjointement aux propriétés d’autres serviteurs royaux, jusqu’à réunir 200 aranzadas, un patrimoine qui continua de s’accroître les années suivantes. Iñigo était également quelqu’un qui possédait la confiance plus absolue du roi, ce que démontre le fait qu’un peu plus de deux ans plus tard, il est nommé précepteur de l’héritier nouveau-né, Don Ferdinand de la Cerda. Si l’on ajoute que parmi les bénéficiaires des terres de Mures se trouva l’Ordre de Santiago avec à sa tête Pelayo Correa lui-même, il ne nous est ni difficile ni déraisonnable d’imaginer qu’à Mures, il ait pu y avoir quelque chose d’important, que cette chose importante devait être traitée discrètement en quelques mois par des certaines personnes choisies et qu’une fois cela fait, cette chose quelle qu’elle soit devait être veillée pendant un temps jusqu’à ce que ce ne fut plus nécessaire. Étaient-ils en train de terminer une route qui, partant du sud de la France, parcourrait l’Espagne jusqu’aux marais du Guadalquivir, le fleuve du Kabir, dont la Blanche Colombe serait la dernière case ?

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Comme nous le voyons, dans un endroit appelé Las Rocinas qui avait appartenu à la Taïfa de Niebla, il y avait, au cours de la première moitié du XIVe siècle et avant la constitution du comté, une église consacrée à Sainte-Marie. Nous n’avons pas connaissance de documents antérieurs à celui-ci ni plus précis sur ce sanctuaire, mais il semble clair qu’au moins un bâtiment consacré au culte de Sainte-Marie existait déjà quand Alphonse XI signa ce Libro de la Montería (Livre de la Chasse) dont nous avons extrait ce paragraphe bien connu [11]. Le fait que nous ne puissions pas le prouver ne nous empêche cependant pas de proposer qu’il put avoir existé là une église ou un ermitage – autrement dit un temple d’Hermès – héritée des temps anciens, et même très anciens. La tradition situe généralement la découverte mythique de la Vierge del Rocio un demi-siècle plus tôt, peu après l’occupation et la christianisation de ces territoires. Ce qui semble s’appuyer, d’une part sur le fait que le traité de véneries d’Alphonse XI est, selon toute probabilité, une copie, éventuellement amplifiée, d’une œuvre homonyme antérieure attribuée à son grand-père Alphonse X, aujourd’hui perdue ; et d’autre part sur le fait que le culte à la Vierge Marie a dû nécessairement entraîner la présence dans ce temple d’une image, et que cela n’a pu se produire avant d’avoir expulsé de la région les musulmans iconoclastes. Une fois libérées les terres de cette pression, les images de culte – curieusement toujours des vierges, à notre connaissance – furent découvertes dans leur cachette de manière fortuite ou programmée, selon les cas, et restituées à leurs niches et leurs autels.

Mais nous ne voudrions pas tomber dans l’erreur de confondre le lieu avec la présence en lui de l’image légendaire, et bien que, comme nous le verrons plus loin, nous nous inclinons à accepter la date traditionnellement médiévale de la taille de la Vierge de los Remedios aujourd’hui Vierge del Rocio, le sanctuaire qu’elle habite, chapelle ou ermitage, peut très bien avoir existé bien avant. Nous savons en effet qu’il y avait un évêché de Niebla (Elepla) à l’époque wisigoth, entre le Ve et VIIe siècle. Et bien que l’on n’ait pas la constance de la présence d’un évêché après cette date, il semble certain qu’il y eut là des habitants chrétiens cohabitant avec l’Islam jusqu’au XIIe siècle, quand l’intolérance almohade les a peut-être forcé à renier leurs croyances. Mais s’il y eut des chrétiens, il a dû aussi y avoir des églises chrétiennes, et plus encore si celles-ci étaient consacrées à Marie, un figure qui fut non seulement tolérée mais aussi reconnue et vénérée par les islamistes. On sait qu’au cours du temps, les lieux consacrés à la divinité féminine les plus significatifs sont restés enclavés en un même endroit, adoptant les caractéristiques des différentes cultures qui le peuplèrent. Ce sont fréquemment des espaces associés à une particularité naturelle, par exemple une source d’eaux curatives, comme c’est le cas ici, et qui sont aussi fréquemment marqués depuis longtemps par un mégalithe. Il nous semble donc logique d’imaginer que les rives de Las Rocinas, là où la végétation s’ouvre pour embrasser les eaux de ce que nous appelons La Madre (La Mère), ait pu accueillir le culte à Sainte-Marie depuis le début du christianisme comme un prolongement naturel de la dévotion à la Déesse Mère, dans n’importe laquelle de ses représentations des temps antérieures.

Épilogue

Un grand signe parut dans le ciel : une femme enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. [12]

Le concept de l’Immaculée n’est pas du tout un concept anodin. Celui qui est capable de transcender les lectures simplistes pourra comprendre que ceux qui en ont fait la promotion n’ont jamais été motivés par l’imposition d’un dogme religieux, mais précisément par son dépassement, car Sainte-Marie ou la Déesse Mère, n’est rien d’autre qu’une manière symbolique de se référer à l’aspect féminin de la réalité et à la nécessité de le sortir de son endormissement dans la conscience des êtres humains. Et c’est une tâche nécessaire qui est, depuis que le Christ en souligna la priorité, aujourd’hui encore toujours pendante.

Les noces du Jacques et de Doña Ana devant la Porte dorée [13] donnèrent comme fruit la renaissance d’Ève, l’immaculée éternelle. Aujourd’hui, alors que la couronne étoilée flotte enfin sur le drapeau de l’Union européenne, la tâche n’a pas encore été accomplie.

Mais maintenant que le paradigme de la raison pure s’écroule lamentablement, il se peut qu’il ne reste plus si longtemps à attendre pour que la Déesse laisse tomber l’un de ses voiles et découvre pour nous, de nouveau, un nouveau monde.

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Photo de couverture : Alphonse X Le Sage.
http://adevaherranz.es/ARTE/ESPANA/CONTEMPORANEA/XX%20AM%20PICASSO/XVIII-XIX%20XIX%20Y%20XIX-XX%20ESCULTURA/

[1] Ibn Khaldun, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes.

[2] AMADOR DE LOS RÍOS, José, Historia crítica de la literatura española, Vol. III, Madrid, 1863, p.435.

[3] Nous souhaitons attirer l’attention sur la coïncidence du nom de ce savant juriste avec le nom, que nous sommes en train de brasser pour la plus haute autorité d’Occident : maître Jacques ; et la coïncidence également avec celui d’Éaque, le célèbre juge de l’Érèbe du fin fond de l’Occident, le compagnon de Minos et de Rhadamanthe.

[4] PÉREZ MARTÍN Antonio, La obra jurídica de Jacobo de las Leyes: las Flores del Derecho, In : Cahiers de linguistique hispanique médiévale, n° 22, 1998.

[5] MARTÍNEZ MARINA, Francisco, Ensayo histórico-crítico sobre la legislación y principales cuerpos legales de los reinos de Castilla y León, especialmente sobre el código de las Siete Partidas de don Alphonse X el Sabio, Sociedad Literaria y Tipográfica, Madrid, 1845.

[6] ALARCÓN HERRERA, Rafael, La última Virgen negra del Temple, Martínez Roca, 1991.

[7] Beaucoup plus tard, la franc-maçonnerie récupérera cette image comme symbole du dollar. Il est bien curieux que dernièrement, certains se soient efforcés de supprimer l’une des deux barres du dollar, avec des intentions qui ne sont pas innocentes du tout.

[8] Jusqu’à sa dissolution au XXe siècle, après l’exil d’Alphonse XIII.

[9] DE PEREDA MERINO, Rufino, Montero de la Cámara de S.M., Los Monteros de Espinosa, Madrid, 1914.

[10] N.d.T. : Mesure agraire de superficie utilisée dans certaines régions d’Espagne. Elle varie suivant les régions. Celle de Castille équivaut à 4,472 m2; celle de Cordoue à 3,672 m2.

[11] ALPHONSE XI (1311-1350), Libro de la Montería, Sevilla, Andrea Pescioni, 1582.

[12] Apocalypse 12:1

[13] N.d.T. : L’auteur se réfère ici au moment où les parents de la Vierge Marie, Anne et Joachim se retrouvent et s’embrassent à la Porte dorée de Jérusalem après qu’un ange leur ait annoncé qu’ils seraient enfin parents après 20 ans de mariage.