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Loin d’être un lieu scientifiquement révélé, Doñana est une terre pleine de mystères fascinants et inconnus qui, depuis des milliers d’années, dorment bercés par les eaux et les sables. Parfois, ces mystères se pressentent dans les mots en lambeaux que le temps a accorché au bout des joncs et des roseaux ; parfois ils s’annoncent clairement dans ses toponymes; d’autres fois encore dans les choses que les gens disent dans leurs chansons sur les chemins.

Rocinas, acebrones, chuchotements anciens que cet article tente de percer dans un parcours étymologique, historique et marial, situé dans les eaux des marais et dans la rosée qui fait grisonner le pelage des juments, toujours à l’intempérie, nourries comme les habitants des lieux par les humidités de la terre et du ciel.

Rocinas et acebrones

(Considérations étymologiques, historiques et mythologiques d’El Rocío)

Par Alberto Donaire Hernández
Janvier 2015

Mythologie d’El Rocío

Le culte à la Vierge d’El Rocío fait partie des manifestations religieuses du christianisme qui mobilisent le plus de personnes dans le monde entier, on le sait. On a beaucoup étudié, écrit et dit jusqu’à présent sur cette dévotion pour essayer de comprendre les motivations qui attirent constamment des centaines de milliers de personnes à son temple. L’un des aspects d’El Rocío qui reste embué dans les brumes de la légende et attire le plus l’attention des chercheurs c’est l’origine de ces mouvements, l’origine du premier temple et surtout l’origine de l’image. Et pourtant, la nuance historique n’est peut-être pas, en réalité, la plus importante de toutes celles qui, ensemble, composent ce mythe ; peut-être parce que les données toutes nues ne sont pas capables à elles seules d’expliquer le mystère qui les baigne, car les mythes ne peuvent être approchés que depuis le cadre qui est le leur, le symbole. Ainsi, quand quelqu’un essaye de remonter le temps pour retrouver les traces du symbole et parvenir à une compréhension globale qui l’intègre, son attention devra embrasser tout autant la raison que la déraison qui vont inévitablement s’entrecroiser sans cesse devant son regard.

C’est ainsi que, mélangeant les deux fleuves, je vais essayer de parcourir pour cet article le paysage aquatique sonore des marais où résonne inlassablement l’écho des sabots des chevaux, assourdis par le sable, l’argile ou l’eau.

Sainte Marie de Las Rocinas

Le Libro de la Montería (Livre de la Chasse) est un traité de chasse médiéval que le roi Alphonse XI fit écrire vers 1340, probablement inspiré d’une œuvre antérieure, aujourd’hui perdue, de son grand-père Alphonse X le Sage. Sur l’une de ces pages peut se lire ceci :

« Au pays de Niebla, il y a une terre qu’ils appellent Las Rocinas, et elle est plate, et elle est toute bosquet, et il a toujours des porcs, (…) et vous ne pouvez parcourir cette terre si ce n’est au cours d’un hiver très sec, que ne soit pas pluvieux, et cela, parce qu’il a beaucoup de tourbières lors des hivers pluvieux ; en été on ne peut la parcourir, car elle est très sèche et très pénible. Et ce sont clairement les meilleurs bosquets à parcourir près d’une église qu’ils appellent Sainte Marie de Las Rocinas. »

Ce document médiéval prouve que, dans le sud-est de l’actuelle province de Huelva, existe depuis très longtemps le toponyme de « Rocinas » lié à un endroit inondable où l’on pratique la dévotion mariale. Je ne sais pas si ledit temple fut demandé à être construit par Alphonse X et s’il plaça là une image de Marie, comme il en avait la coutume lorsqu’il gagnait une nouvelle place, ou si elle existait déjà au cours de la domination islamique, chose qui ne me semble absolument pas improbable car l’Islam reconnaît Marie, mais aussi car exista l’évêché d’Elepla (Niebla) au moins jusqu’à la fin du VIIe siècle. Ce qui est bien certain, c’est qu’il y serpente lentement entre les frênes et les saules un cours d’eau appelé également « La Rocina » qui fut pendant quelque temps frontière entre le royaume chrétien de Séville et la Taïfa de Niebla, qu’on se souvient d’une église toujours située sur la rive gauche, autrement dit, la rive de Séville, et qu’immédiatement après la conquête de Mures par Sevilla, cette frontière se retrouva sous l’influence des Monteros de Espinosa, garde royale et intime d’Alphonse X, autrement dit, que cet endroit, pour une raison ou pour une autre, mérita une attention particulière de la part du roi.

Ayant fait ces très brèves réflexions historiques, j’aimerais attirer l’attention précisément vers ce mot qui donne simultanément nom à un lieu, à un cours d’eau, à un temple consacré à une invocation mariale et peut-être aussi à l’image de cette invocation. Une invocation d’ailleurs insolite dans le contexte chrétien universel. Sainte-Marie de Las Rocinas. Mais qu’est-ce qu’une rocina ?

Depuis que j’ai commencé à explorer ce territoire il y a plus de 25 ans, je n’ai jamais reçu de réponse à cette question qui me semblât suffisamment convaincante. Le plus habituel était de le relier vaguement au terme roza (terre défrichée), pour ensuite signaler, rapidement et comme sur la pointe des pieds, que l’invocation de « Rocío » venait d’une corruption de ce toponyme dans le langage populaire. La chose en resta là pendant longtemps jusqu’à ce qu’il s’avéra que finalement la réponse se trouvait, comme si souvent, exposée à la lumière du jour dans toute sa nudité. Une rocina est la femelle d’un rocín (cheval mâle, rosse), autrement dit, c’est une jument. Ce jour où la plus élémentaire logique jugea bon murmurer ces mots à mes oreilles commença pour moi une aventure dont les possibilités transcendent, sans aucun doute, les frontières de cet article simple et court, mais aussi, bien sûr, celles de mes capacités.

Rocinando

Dans le dictionnaire espagnol de la Real Academia de la Lengua, il est écrit :

rocín [1]

(D’origine incertaine)

  1. m. Cheval de mauvaise apparence, grossier et de petite taille.
  2. m. Cheval de travail.

Mais dans le court passage du Tratado de la Montería, on ne parle pas de rocines (pluriel de rocín), mais de rocinas, de Saintes Marie de Las Rocinas. Et, comme à l’époque de même qu’aujourd’hui, en utilisant le masculin, on incluait les deux genres, j’ai cru comprendre que ceux qui baptisèrent l’endroit eurent l’intention délibérée de choisir le sexe féminin de l’espèce équine, car ayant voulu se référer à l’animal de manière générale, ils auraient nommé cette terre de Los Rocines.

La rivière de La Rocina, au singulier, débouche dans le marais d’El Rocio appelé La Madre (la mère) où, aujourd’hui encore, nous pouvons voir paître quelques chevaux robustes, disgracieux et de stature peu élévée qui y vivent en semi-liberté pendant toute l’année. Signalons que la plupart des équidés que les gens d’Almonte et de la région possèdent dans les marais sont des femelles et que l’opération annuelle de les rassembler et de les conduire à Almonte pour la feria s’appelle « La Saca de las Yeguas » (la sortie, le tri des juments). Pourquoi ne l’a-t-on pas appelée « La Saca de las rocinas » ? En réalité, si nous référions à l’image qui est adorée dans le village comme la Vierge des Juments [2], cela nous semblerait quelque peu inapproprié, comme si dans le changement de rocina a yegua on perdait l’attribut principal, celui qui met en relation phonétiquement les mots Rocina et Rocío.

Comme je l’ai dit plus haut, cette proximité est généralement expliquée comme une corruption, une évolution ou une modification du terme, qui aurait été provoquée par une négligence phonétique populaire au fil du temps. Mais est-ce convaincant ? C’est précisément pour cette proximité formelle que je crois qu’il faudrait approfondir un peu plus sérieusement ce mystère. Quand nous entendons le mot rocín, il nous vient immédiatement à l’esprit le nom du cheval que montait Don Quichotte, le chevalier errant : Rocinante. Bien lu, le mot rocinante est un participe présent qui signifie celui qui exerce l’action de rocinar, tout comme errante, signifie el que erra (errant, celui qui erre) ou amante, el que ama (amant, celui qui aime) ; et tout comme existe les verbes errar et amar, devrait exister le verbe rocinar. Le fait que rocinar n’apparaît pas dans le dictionnaire ne signifie en aucune manière qu’on n’ait jamais réaliser cette action, mais plutôt que le mot a suivi le même chemin que l’usage qu’il désignait, et je me retrouve donc avec plus d’inconnues que d’éclaircissements.

Rucio comme l’or

Rocinante n’est pas le seul mot de Don Quichotte qui est venu à mon aide dans cet effort pour clarifier les mystères qui se réverbèrent dans les noms de ces paysages bellement arrosés. Si la monture de Don Quichotte, était un « maigre cheval grossier », celle de Sancho était « un très bon âne ». Cet âne, contrairement au cheval du chevalier, ne mérita pas de recevoir un nom dans le roman, mais au cours de l’histoire, on y fait allusion de toutes les différentes façons possibles qu’offre le langage pour caractériser cet animal, jusqu’au moment où il est qualifié de rucio, un mot dont la sonorité est proche de celle de rocinante. Ce mot n’apparaît pas avant le chapitre 21, mais à partir de là, il est utilisé de plus en plus fréquemment, jusqu’à devenir habituel.

Ce que le dictionnaire dit à propos de ce mot fut pour moi très révélateur :

rucio, cia (du latin roscĭdus, de ros – rosée)

  1. adj. À propos d’un animal : de couleur brun clair, blanchâtre ou grisonnant.
  2. adj. fam. En parlant d’une personne : gris (e), poivre et sel.
  3. adj. vieilli. D’une couleur semblable à l’or. [3]

Il s’agit donc d’un adjectif provenant du mot rocío (rosée), qui signifierait « arrosé » (rociado). Autrement dit, à l’origine du terme, ce ton blanchâtre ou grisonnant serait le produit de la rosée et s’appliquerait aux bêtes, qui vivant exposées à la rosée, apparaissent à l’aube avec le poil argenté sous l’effet des minuscules gouttelettes, pour ensuite perdre cette couleur à mesure que le matin avance.

Compte-tenu de ces connotations, il me semble que le fait que cette région de l’ancien royaume de Niebla s’appelle Las Rocinas a tout son sens, car y vivent là des juments robustes, libres et sans abri, que l’on peut voir à l’aube presque immobiles, pâturant les sabots dans l’eau ou sur l’argile craquelée, comme si le gel, la rosée, la pluie, la poussière ou le soleil ne les atteignaient pas. Seuls des chevaux et des juments très fortes, et surtout de peu de valeur, seraient ainsi laissés à de telles intempéries. Il s’agit donc de juments rucias ou juments rocinas, des juments qui passent la nuit à l’air libre, dont le poil apparaît nacré de rosée chaque matin. Mais le dictionnaire dit aussi, bien que dans un sens encore plus obsolète, que le terme rucio se réfère également à une couleur semblable à l’or. Nous pourrions facilement alors, si nous étions prêts à être un peu poètes, reconnaître dans la rosée – plus qu’une couleur dorée, qui est en réalité argentée – une valeur comparable à celle de l’or.

Un vieux cante de trilla de Paco Toronjo (cante flamenco associé au travail des champs), dit ceci :

Pourquoi me méprise
Ta langue infâme
Si dans l’écume d’or
Je peux me baigner ?

 Je suis comme l’or,
Je suis comme l’or ;
Plus tu me méprises
Plus je prends de la valeur [4]

De quelle écume d’or pur pourrait-il s’agir, si l’on sait que la trilla (le battage) commençait au lever du soleil ? Quel est le principe aussi précieux que l’or que contiennent les gouttes de rosée ?

Chevaux et cabales

On pourrait sans doute faire fi de toutes ces insinuations imprécises et conclure que l’âne de Sancho était rucio tout simplement parce qu’il était de couleur grisâtre. Mais je suis aussi dans mon droit d’essayer d’aller au-delà de l’évidence, un droit qui se transforme en élan puissant quand on se rappelle que ce roman est littéralement chargé de symbolisme et d’allusions à l’art de l’alchimie et à la Kabbale des Hébreux et que Cervantes ne fait rien sans raison ni ne laisse rien au hasard. De fait, si nous acceptons ce point de vue, nous verrons facilement combien bon nombre d’histoires et de légendes significatives où apparaissent des chevaux et/ou des ânes (comme ici, dans la mythologie d’El Rocío) contiennent des allusions symboliques claires à un univers de possibilités inconnu et voilé à ceux qui le regardent d’un œil conventionnel.

Il ne semble pas ce que cela puisse être un hasard, par exemple, que Cervantes ait écrit une œuvre où un cheval et un âne jouent des rôles si importants et qu’à la même époque Giordano Bruno, bien que quelques années devant lui, ait écrit son livre : Cabala del cavallo Pegaseo – Asino Cillenico (Cabale du cheval Pégase – et de son âne Silénique). Et cela semble encore moins être un hasard quand on se rend compte qu’ils avaient tous les deux le même âge, qu’ils se sont tous deux trouvés à Naples entre 1573 et 1575, où il y avait une importante école kabbalistique et que les deux œuvres furent écrites après ces dates. Comment ne pas soupçonner alors que Don Quichotte ait quelque chose de Chiron, le centaure kabbaliste, et Sancho quelque chose de l’apprenti qui parcourt avec son maître les sentes imprévisibles de l’esprit ? Ni Sancho, un paysan « de peu de plomb dans la cervelle », ni sa monture, un âne simple et sans noblesse qui n’a ni la taille, ni la force, ni surtout la vitesse d’un cheval, n’étaient eux-mêmes doués pour l’Art ; mais, à partir d’un certain moment, après avoir participé, écuyer et âne, à d’innombrables aventures dont ils n’auraient pu rêver dans leur vie précédente, il devient clair que Sancho, même sans tout percevoir, s’abandonne à un processus transformateur sur le dos de son âne rucio.

L’Acebrón, une énigme près de La Rocina

Avec le toponyme Acebrón, il m’est arrivé dans le passé la même chose qu’avec celui de Rocina, personne ne m’offrit une explication convaincante de son sens. Le Charco del Acebrón est un élargissement du cours de La Rocina. Au milieu de son cours, le feuillage s’ouvre révélant une belle nappe d’eau énigmatique. Non loin de l’eau, en remontant le talus de la rivière sur la rive droite, se dresse l’étrange Palais de l’Acebrón, un édifice grand et singulier qui présente des nuances architecturales tout à fait inattendues en cet endroit. En son temps, il fut la construction d’un particulier. Il fait aujourd’hui partie des bâtiments que l’Espace Naturel de Doñana destine à l’interprétation du patrimoine.

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Le charco (étang) de l’Acebrón.

Le lecteur ne devrait pas être surpris d’apprendre que les singularités dont je parle correspondent à des symboles, des chiffres et des géométries relevant de disciplines comme la Kabbale ou l’alchimie. En effet, d’après ce que révèlent les recherches effectuées pendant des années par le guide et conservateur de l’endroit, qui d’ailleurs y réside, le bâtiment a tout l’air d’avoir été, à l’origine, une loge maçonnique.

Je trouve frappant, très frappant même, que sur les deux rives d’un cours d’eau portant un nom associé au cheval, la rivière de La Rocina, nous trouvons deux bâtiments destinés au culte, même si, apparemment, ces cultes n’appartiennent pas à la même confession (peut-être aurions-nous certaines surprises si nous étudiions en profondeur que je viens de dire, mais pour l’instant, nous laisserons cela tel quel). Je voudrais juste ajouter un commentaire, peut-être spéculatif : l’un reçoit les cultes exotériques et ouverts tandis que l’autre accueille, ou tout du moins accueillait, des cultes ésotérique, discrets et beaucoup moins fréquentés. Dans le contexte que je viens de proposer, dans lequel la région semble être lourde de connotations particulières, le sens du mot acebrón pourrait bien être une pièce importante du puzzle.

« Contre la paresse, encebra », dit un vieux proverbe espagnol

Dans le Tratado de la Montería de 1340, on peut lire des phrases comme celles-ci :

« En terre de Lorca… La rivière de Villa Franca offre des monts bons pour le porc et les encebras en hiver. »

« Les Cabezas de Copares sont de bons monts pour le porc et les encebras en hiver. Et dans ces monts, il y a ces sources : la source de La Perríella, la source de La Zarza, et le source de Copares ».

« La montagne de Zelchite est une bonne colline en hiver, avec de nombreuses encebras… »

Et dans un fragment de l’une des Rapports topographiques de Murcie, du XVIe siècle, nous lisons :

« Il y eut dans notre pays une espèce sauvage qu’on ne retrouva pas dans toute l’Espagne, sauf ici, et ce furent les encebras. Et il y en avait beaucoup et tellement qu’elles détruisaient les cultures y les semis. On aurait dit des juments grisâtres, au poil couleur de rat, un peu foncé, qui hennissaient comme des juments et courraient si vite qu’aucun cheval n’était capable de les atteindre et pour les éloigner des cultures, leurs seigneurs se déployaient avec les chevaux et les lévriers, car les autres chiens ne pouvaient pas les atteindre, et de cette façon les faisaient fuir car elles étaient tellement rapides qu’ils ne pouvaient pas les tuer. » – Rapport de Chinchilla, 1576.

Cette couleur de rat ne nous rappelle-t-elle pas la couleur décrite dans le dictionnaire pour définir le sens du mot rucio : brun clair, blanchâtre ou grisonnant ?

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Cheval de la grotte du Portel, dans les Pyrénées françaises. (http://artecreha.com/el-nacimiento-del-arte-en-europa/)

En effet, même s’ils ont été exterminés sur toute la Péninsule ibérique, aux XVIe et XVIIe siècles, existaient encore dans le sud des équidés d’aspect robuste et de petite taille qui présentaient de légères rayures sur le poil. Ils s’appelaient encebras. Aujourd’hui, les scientifiques ne pas totalement d’accord sur l’espèce à laquelle ce nom correspond. Certains disent que c’était des onagres, des ânes sauvages qui existent encore dans quelques régions d’Asie, et d’autres que ce n’était pas des ânes mais des chevaux sauvages. Les plus aventureux spéculent qu’ils pourraient avoir été reliés aux chevaux autochtones du sud de la Péninsule ibérique et même aux juments des marais de La Retuerta. En ce sens, Ricardo de Juana note que le mot encebra pourrait avoir l’étymologie suivante :

(…) Il pourrait provenir du mot galicien « enxebre » dont la traduction castillane est :

  1. Seul, pure, sans mélange.
  2. Qui est caractéristique et typique d’un pays ou d’une région et qui n’est pas faussé, déformé ou mélangé avec quelque chose d’étranger. Caractéristique, authentique, pur, typique, vrai.

Si c’est là l’origine du mot « encebra », il aurait très bien pu s’appliquer aux chevaux sauvages autochtones par opposition aux chevaux domestiques, plus mélangés avec des races étrangères et donc moins caractéristiques, purs, typiques et authentiques.

Selon la région, ce terme se serait appliqué aux différents types de chevaux autochtones. Ainsi, en Galice et au nord du Portugal, il se référerait aux Garranos, mais dans le sud du Portugal et de l’Espagne, il se référerait au cheval autochtone de cette région, le prédécesseur de l’actuel cheval de la race Sorraia [5].

Quoi qu’il en soit, cette espèce rapide, considérée « de chasse » dans les anciens traités, a laissé des toponymes dans toute l’Espagne qui se conservent de diverses manières, depuis l’original Las Encebras (Albacete), à Cebreiro (Lugo), en passant par El Encebrico (Albacete), Cebrones del Río (León), ou cet Acebrón qui nous occupe, homonyme d’un autre Acebrón, un village de la province de Cuenca.

Je pense qu’il est probable, dès lors, au vu des abondantes données provenant de la littérature ancienne, que la Péninsule ibérique ait été parsemée de noms faisant allusion à ces équidés sauvages exterminés en Europe et appelés encebras. Et j’oserais également ajouter que le Charco del Acebrón dans le cours de La Rocina reprend un second nom lié au cheval, un mâle cette fois. Et je trouve cela vraiment intéressant dans le contexte des mystères qui font de cette région, un territoire exceptionnel.

Mâle et femelle

Récemment, une équipe de scientifiques du CSIC réalisa pour la première fois une étude systématique du Charco del Acebrón. Non seulement ils révélèrent enfin le mystère de sa profondeur, qui atteint parfois plus de cinq mètres [6], mais encore, ils découvrirent qu’il existe, au fond, des sources souterraines provenant de l’aquifère captif, autrement dit une poche isolée d’eaux souterraines, différente de l’aquifère à nappe libre, qui se trouve à 160 m. de profondeur. Cela m’a donné envie de jouer avec l’idée que ces sources profondes ont pu amener – si pas toujours, du moins à certains moments difficiles de préciser – jusqu’à la surface des eaux différentes provenant de contacts inférieurs de l’aquifère captif, des eaux attrapées depuis des temps immémoriaux, qui n’ont jamais participé aux processus cycliques de la nature et qui conservent intactes des caractéristiques inhabituelles dans les eaux que nous connaissons. Depuis il y a relativement peu de temps, la science étudie certaines propriétés mystérieuses de l’eau [7], et en particulier celles d’une eau légendaire qu’on appelle eau primitive [8]. On la recherche dans les profondeurs de l’Antarctique, à plus de 3500 m. sous la glace, et dans les comètes. Et il y en a qui relient les phénomènes miraculeux des eaux qui émanent des lieux mariaux avec les propriétés des eaux de ce type.

Cela m’a rappelé qu’il n’y a pas si longtemps de cela, les eaux de La Madre étaient considérées comme curatives et miraculeuses ainsi que la source qui se trouve devant l’église d’El Rocío, connue sous le nom d’El Pocito (le petit puits), aujourd’hui abandonné et sale, qui passe inaperçu de presque tout le monde. Et je me suis souvenu également, une fois de plus, que la plupart des endroits où existe une forte adoration mariale furent, dans un passé lointain, des endroits de culte de la Déesse Mère s’exprimant dans l’eau qui coulait d’une source.

La toponymie de ces terres ne ferait-elle pas, sous forme de symboles, référence à une propriété exceptionnelle de ses eaux ?

Rocinante, celui qui « rocine » (arrose), c’est l’Acebrón, le Zèbre ou l’étalon qui insémine l’encebra ou rocina, qui à travers le vagin et l’utérus du bosquet humide, donne naissance dans les eaux de La Madre à une étrange créature ailée.

[1] N.d.T. On parle ici de cheval. Le français a conservé des mots qui s’apparentent, dans leur racine, aux mots espagnols auxquels se réfère ici l’auteur: Nous avons ainsi : rosse (on nous dit à son sujet que l’ancien français a connu un substantif ros – cheval roux – qu’on peut considérer comme un emploi substantivé de l’adjectif ros – roux), rossard (mauvais cheval), roussin (de l’ancien français roncin : cheval de charge) et rossinante (rosse, mauvais cheval, qui a triste mine, emprunté à l’espagnol Rocinante).

[2] Voir l’article intitulé : Le cheval et le centaure, de Romualdo Molina.

[3] N.D.T. : Nous renvoyons ici le lecteur à la note 1, où on nous signalait le mot ros – roux, dont la parenté de signifié avec le mot rucio attire notre attention.

[4] ¿Para qué me desprecia / tu lengua infame, / si en la espuma del oro / pueo bañarme? / Soy como el oro, / soy como el oro; / contri más me desprecias / más való tomo.

[5] http://www.soscaballolosino.com/La%20encebra.html

[6] Ce qui est exceptionnel, dans une région où les eaux superficielles sont peu profondes et ne dépassent généralement pas le mètre et demi dans les endroits les plus profonds à l’époque des crues.

[7] Relisez l’article de M. Bautista Aranda sur l’eau et ses mystères sur notre site.

[8] http://old.agua-viva.info/es/aufsaetze.htm

(L’Association Delta de Maya a été aidée pour la publication de cet article par le soutien financier de l’Association Bislumbres)