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Invasión

À Delta de Maya, nous étudions l’histoire pour connaître le patrimoine des territoires que nous avons l’intention de couvrir dans notre projet. Dans cette aventure, nous constatons souvent que certaines interprétations des événements passés ne correspondent pas à la nôtre, ce qui est une chose tout à fait logique et normale dans le monde de la recherche et de l’étude. Mais parfois, on dirait que les traces ont été délibérément effacées derrière les versions officiellement admises, et quand cela arrive, les lignes de recherche sont confrontées à de nombreuses confusions jusqu’à ce que l’on parvienne enfin à trouver et à restaurer un rayon de la lumière enfouie.

Ainsi, nous croyons que trop souvent, on nous raconte, comme des vérités, des événements historiques qui manquent du support documentaire nécessaire, comme c’est le cas de l’invasion arabe de l’Espagne, dont il n’y a pas de références écrites avant le Xe siècle. Dans cet article, nous vous invitons à explorer certaines des incohérences qui, tout en étant déjà bien connues, continuent à ce jour de troubler la perspective générale de rien moins que plusieurs siècles d’histoire.

Les quelques chercheurs qui osent remettre en question la version officielle sont rejetés par leurs pairs et les hypothèses différentes de celles qui sont solidement assumées dans les conseils et manuels scolaires sont réduites au silence ou ridiculisés. Pourtant, il est un fait que les arcs outrepassés ne sont pas arabes et que la mosquée de Cordoue, avec sa forêt de colonnes, est une œuvre autochtone antérieure à l’arrivée de l’islam à la péninsule Ibérique.

Mensonges qu’on nous a racontés à l’école 1/

L’invasion arabe

par Taíd Rodríguez et Romualdo Molina
Diciembre 2014

Je fait allusion avec ce titre à celui d’un livre connu, car il y a des choses dans le monde qu’il faudrait cesser de nommer comme on l’a toujours fait et leur donner un autre nom. Ainsi, ce qui se fait à l’école, on ne peut l’appeler « apprendre » et il n’est pas correct de dire : « Je vais à l’école pour apprendre » ; il faudrait appeler cela « programmer », et les enfants devraient dire : «  Je vais à l’école pour y être programmé », pour que l’on me conditionne à donner certaines réponses et pas d’autres. De la même manière, le professeur, on ne devrait plus l’appeler « professeur », « enseignant » ou « maître » ; nous devrions tous être d’accord pour appeler les choses par leur nom et le considérer comme un « opérateur ou une opératrice, un programmeur ou une programmeuse », et nous devrions également appeler les manuels scolaires : « Manuel de programmation ».

C’est comme ça, il n’est dès lors pas surprenant que les manuels de programmation soient écrits dans un langage binaire (vrai/faux) et certains même dans un système unique, monolithique, qui ne permet qu’une possibilité, la vraie, bien sûr. « L’Espagne a été conquise par les Arabes en 711 de notre ère. » La vraie vérité. Et il ne m’est pas permis d’en douter, même si c’est faux. Le mensonge joue un rôle social et je suis sûr qu’en son temps, ce mensonge a joué un rôle important pour rassembler les volontés et fusionner des idéologies. C’est vers le Xe siècle, semble-t-il, que furent écrits les premiers parchemins qui décrivirent noir sur blanc l’arrivée des conquistadors venus de l’Arabie lointaine à la péninsule Ibérique. Ils racontent les horreurs de la conquête, décrivant comment des villages entiers furent rasés, les femmes et enfants violentés et l’Espagne finalement dominée en trois ans seulement. Depuis cette date fatidique de 711, l’Espagne aurait été, selon ces chroniques, entièrement soumise au pouvoir musulman. Toute l’Espagne ? Non, un petit territoire résistait encore et toujours à l’envahisseur : les Asturies, bastion de la résistance hispano-wisigothe. L’Espagne mit là tous ses espoirs, attendant d’être libérée du joug musulman pour redevenir chrétienne et romaine. C’est alors que commença une tâche titanesque : la Reconquista.

C’est ça, la version monolithique de l’histoire qui, depuis 1300 ans, depuis Jiménez de Rada jusqu’à aujourd’hui, nous a été racontée, à nous qui avons le privilège d’être instruits. Peu importe qu’il n’existe presque pas des sources documentaires sur lesquelles se baser et que celles qui existent soient postérieures à ce Xe siècle, lorsque les bénédictins commencèrent à consigner les choses par écrit. La rareté des documents ne fait qu’augmenter la capacité poétique des scribes attentifs à copier et à adapter à leurs propres fins les romances populaires. Comme cette ancienne chanson de geste espagnole (Cantar de mio Cid) où don Julian trahit l’Espagne par amour… comme ça fait bien et comme cela donne un visage humain à la conquête !

Il n’existe aucun document du VIIIe siècle sur la conquête   !

Peut-être l’enseignant aimerait-il savoir qu’il n’existe aucun document du VIIIe siècle qui témoigne de la fantastique conquête de la Péninsule en trois ans. Mais cette absence frappante, comme je l’ai dit, se contourne facilement, et c’est même très pratique :

« Ceux qui ont traité le début de l’invasion musulmane se sont retrouvés face à l’absence de sources documentaires fiables. De ce fait, ils ont été forcés de spéculer, en utilisant la logique pour reconstruire ce qui s’était passé dans ces moments décisifs. Nous allons suivre le même chemin. Nous n’aurons pas de sécurité absolue quant à nos théories, mais indiscutablement, nous nous rapprocherons de ce qui est vraiment arrivé. » [1].

Peut-être l’enseignant aimerait-il savoir que les premières chroniques de la soi-disant conquête ont été écrites dans un pays aussi lointain que l’Égypte près d’un siècle et demi après les événements relatés [2], et qu’elles sont remplies de toutes sortes de merveilles et de fantaisies ; peut-être aimerait-il savoir que, sur la Péninsule, au cœur de l’al-Andalus éclairé, il a fallu attendre rien moins que cent cinquante ans de plus avant de trouver un texte traitant de ce haut fait. Autrement dit, sur la Péninsule, les «  Arabes » attendirent près de trois cents longues années avant de mettre par écrit leur merveilleux exploit. Et ce, dans un pays qui se vantait partout dans le monde de la richesse de ses bibliothèques et de la sagesse des poètes !

Et il faut aller voir de quelle façon rocambolesque ces premières chroniques nous sont parvenues, par exemple la chronique du Maure Rasis. Elle dit ceci :

Au début du XIVe siècle, se présenta, à la cour du roi du Portugal, un Maure, qui se proposa de lire une chronique écrite en arabe qu’il avait en sa possession ; cette chronique aurait appartenu, prétendument, à un célèbre chroniqueur andalous appelé al-Razi qui vécut au Xe siècle. Le Maure lisait en arabe et traduisait simultanément en portugais. Par la suite, un prêtre du nom de Gil Perez fut chargé par le roi traduire le récit du portugais en castillan et de le mettre par écrit. Le manuscrit de Gil Perez se perdit, mais pas avant d’avoir influencé de manière décisive des œuvres aussi importantes que la Chronique générale d’Espagne de 1344, qui en copie des passages entiers.

Déjà au XVIe siècle, on doutait clairement de l’authenticité de la chronique, qui aurait pu être d’al-Razi ou de n’importe qui d’autre. Et par la suite, des érudits et des orientalistes de la taille d’Ambrosio de Morales, Miguel Casiri ou José Antonio Conde, qui ont été pratiquement tout dans un pays qui a constamment rabaissé et méprisé les études de philologie arabe, ont même nié la paternité arabe et ont, bien sûr, nié la date. Cette paternité a été en revanche dernièrement revendiquée par Menéndez Pidal et Sanchez Albornoz, que j’aurais bien aimé voir discuter sur les manuscrits arabes avec les deux conservateurs de la bibliothèque de l’Escorial.

Dans ces circonstances, il n’est pas surprenant que les manuels scolaires préfèrent laisser passer cette question épineuse, justifiant éventuellement cela par un laconique : «  Non, les enfants ne comprendraient pas ». On considéra donc comme bien établi qu’il y eut conquête et qu’elle fut arabe. Le professeur qui ose en douter sera sévèrement mis en garde, et s’il persiste dans son erreur, sera coupable d’anathème, expulsé des cercles académiques et son travail sera persécuté. Même aujourd’hui, il y a des professeurs d’université qui passent leur temps précieux à persécuter les malheureux qui osent suivre la piste ouverte par le pauvre Olagüe, dont le livre, Les Arabes n’ont jamais envahi l’Espagne, écrit il y a plus de quarante ans, reçut en son temps les applaudissements unanimes de la critique… française !

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Basilique de San Juan de Baños. (Photo : http://www.minube.com/fotos/rincon/61297)

Les arcs en fer à cheval (ou arcs outrepassés) ne sont pas arabes.

Ainsi, on lit ceci à la deuxième page de son œuvre monumentale, au grand dam de ceux qui considèrent comme arabe (ou syrienne tout du moins) la cathédrale de Cordoue.

À la fin du siècle dernier, les archéologues espagnols commencèrent à restaurer des églises qui avaient été construites aux temps des Wisigoths. L’une d’entre elles, dédiée à Saint Jean Baptiste et située à Baños de Cerrato (Venta de Baños), avait été construite par Recesvinto en 661, selon une inscription se trouvant sur le transept, en face de la nef principale. Le fait était incontestable. La date de sa construction remontait bien avant la prétendue invasion de 711 et pourtant, cette église possédait de superbes arcs outrepassés. Bientôt, on en trouva dans toute la Péninsule, certains aussi beaux que ceux de Cordoue et… ils n’étaient pas musulmans. On en trouve même des copies en France, au bord de la Loire, que, selon la tradition, jamais n’atteignirent les Arabes.

Enfin, on a découvert aujourd’hui qu’avaient existé des arcs outrepassés à des dates antérieures à notre ère chrétienne, de sorte que l’on pouvait établir le processus de leur évolution depuis ces temps anciens jusqu’à leur grande floraison sous les califes de Cordoue. L’un des mythes de l’histoire occidentale s’effondrait. L’arc en fer à cheval, dont les courbes invraisemblables avaient permis les extravagances les plus extraordinaires, n’avait pas été importé d’Orient par les envahisseurs arabes.

En effet, il appartient à ses débuts à l’architecture ibérique préromaine et est généralement considéré comme « pré-roman » ( ?), autrement dit antérieur à l’invention de l’art roman européen, comme l’étudia Carlos Areán dans  : « Cultura autóctona hispana », Madrid, 1973.

Même les quatre styles que nous considérons comme autochtones – wisigothe, asturien, mozarabe et mudéjar – ne sont pas nés par génération spontanée (…), ils se composaient de (…) qui se produisirent exclusivement sur le territoire de ce qui est aujourd’hui l’Espagne et le Portugal. (…). À partir du Ve siècle en Espagne et du VIIe siècle en France, on a commencé à construire d’une manière différente.

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Santa Eulalia de Bóveda à Lugo. (Photo : http: //es.wikipedia.org/wiki/Santa_Eulalia_de_B%C3%B3veda

En effet, l’église de Santa Eulalia de Bóveda à Lugo, redécouverte en 1925, fut construit après 411 et avant 450 et est un prodige « insolite ».

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Plan de l’église de Marialba à León (Hauschild, http://www.artearqueohistoria.com/spip/article212.html)

L’église de Marialba, à 9 km de León, de date similaire, de plan rectangulaire et d’une seule abside en fer à cheval avec cinq lobes à l’intérieur, est étrangement ori-entée plein sud (comme ensuite les mosquées hispaniques, vers le Rocher de Gibraltar ou colonne d’Hercules, et non pointant vers la Mecque, dont l’orientation est indiquée par le minaret).

Celle de la Cabeza de la Griega, province de Cuenca, du Ve siècle d’après Angulo ou, tout au plus, du début du VIe (aujourd’hui détruite), selon des témoignages du XVIIIe siècle, avait des arcs outrepassés entre nef et nef, l’un très fermé dans l’abside et l’autre à l’entrée. Datant du VIe ou VIIe siècle, sont importantes l’église de Algezares, au sud de Murcie, et celle de San Pedro de Alcantara, province de Malaga, l’église de Cososa, province de Badajoz, et l’église de Alcaracejos, dans la province de Cordoue ; toutes trois et probablement Santa Maria del Naranco en Asturies, avaient une entrée sur les longs côtés nord et sud.

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Plan de la Villa de Bruñuel, Jaén.(http://www.redjaen.es/francis/?m=c&o=13895&letra=&ord=&id=13898)

Nous devons nous arrêter car il y en a à satiété, mais nous ne manquerons pas d’évoquer les fouilles à Jaén, au Cortijo de Bruñel, au sud-est de la province. Entouré de petits bâtiments, le bâtiment principal mesure 49 mètres de long à l’intérieur et 51 à l’extérieur; il ne comporte aucun autels ni enterrement, mais une abside à chaque extrémité. Contemporaine, il doit s’agir d’un temple arien, comme le fut la première phase de celle qu’on appelle la mosquée de Cordoue, quand elle était cathédrale de San Vicente. Tout cela, avant la naissance de Mahomet.

En 453, le Goths Frédéric et Théodoric étranglent leur père, le roi Thorismond, la troisième année de son règne. Il est remplacé par ce dernier, arien fervent, lorsque la variante hérétique, polygame et iconoclaste atteint en Occident son moment d’apogée depuis le pouvoir. Les indépendants suèves se convertissent, du christianisme romain à l’arianisme en 465, sous le règne de Rémismond sans doute dû aux instigations de Théodoric le Goth, qui maria sa fille au Suève. Ces « fidèles » abandonnent l’hérésie et reviennent à la divinité du Christ et à la Trinité en moins de 150 ans, un retour que Menéndez Pelayo qualifie de prodigieux et sur lequel on a très peu de données (la fin du royaume suève conquis par Léovigild l’Arien offrira un nouveau biais vers le monisme, qui sera seulement quelque peu freiné par la rébellion d’Herménégilde).

D’après Ignace Olagüe :

  1. En 370, il n’y avait eu ni temple romain ni église paléochrétienne, sur le site de l’actuelle mosquée de Cordoue.
  2. Vers 371, sur une partie de l’emplacement actuel, fut terminée la construction d’une cathédrale, siège de l’archevêque arien de Cordoue, avec neuf nefs, séparées par huit rangées de colonnes disposées quatre par quatre sur une profondeur de douze traverses. La nef centrale est plus large que les autres. D’après certains chroniqueurs arabes largement postérieurs à ces dates, le temple était dédié à San Vicente.
  3. Selon ces mêmes auteurs, près de quatre siècles plus tard, avec les dimensions, les arcs outrepassés et le même aspect que celui que l’on attribue traditionnellement à la construction, et qu’elle conserve encore dans sa partie la plus ancienne, Abd al-Rahman, l’Exilé, avait construit vers 786 la mosquée primitive. Cette mosquée primitive possédait-elle une cour ? Les auteurs sont unanimes : le temple a été construit en un an, de 785 à 786.

(Et cette année 786, l’archevêque arien de Cordoue reconnaît comme premier émir musulman Abd al-Rahman Ier, âgé de vingt-six ans, arrivé récemment, d’après ce que citent ces chroniques.)

  1. À la fin du VIIIe siècle, Hixem Ier érige le premier minaret.
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    Forêt de colonnes de la mosquée de Cordoue. (Photo : http://es.wikipedia.org/wiki/Mezquita-catedral_de_C%C3%B3rdoba#mediaviewer/File:Mosque_of_Cordoba_Spain.jpg)

    Abd al-Rahman II entreprend d’agrandir la mosquée en 833, sans modifier sa disposition intérieure ; autrement dit, sans endommager l’esquisse de forêt de colonnes existant. Il l’élargit au contraire, ajoutant deux nefs supplémentaires aux extrémités est et ouest du temple primitif.

Mais il y a beaucoup à dire sur l’orfèvrerie et l’artisanat autochtone. Par exemple, avant que ne soit construit à Séville le palais de Pierre le Cruel, comme en témoigne le spécialiste sévillan José Antonio Utrera, on testa cette architecture et décoration sur l’église Santa Marina de Séville ; et tous deux servirent d’essai, de modèle et d’inspiration pour l’Alhambra de Grenade.

Comme d’autres fois, l’archéologie solide réfute les sources mensongères manipulées.

Mais même sans entrer dans la question des sources, le fait est que l’invasion arabe sent assez mauvais. En effet, comment est-il possible qu’une série d’humbles tribus éparpillées de chameliers du désert d’Arabie, jusqu’alors dans un état permanent d’inimitié mutuelle, se soient soudainement réunies et, de leurs seules forces, aient dominés la Syrie, le pays alors le plus riche d’Orient, en un an seulement, en 635 ? Et comment, sinon par miracle ou intervention divine, tomba la grandiose ville de Ctésiphon en 637 sans offrir plus de résistance que celle d’un petit village isolé dans la plaine ? Comment purent-ils, immédiatement après et presque sans pause, conquérir Jérusalem et la Palestine en 639, ou toute la Mésopotamie de 636 à 639, ou l’Égypte, avec sa capitale Alexandrie et une population estimées à près de 10 millions d’habitants en 641 ! ? Ils augmentaient en chemin, comme par enchantement, comme à la multiplication des pains ? Soumettre du jour au lendemain la fine fleur des pays civilisés, soumettre l’histoire du monde en moins de six ans ! Et cela ne s’arrête pas là : les seigneurs d’Iran, en 643; du Pendjab, qui est la moitié de l’Inde, en 664, de tout le nord de l’Afrique, en 670 !

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Edouard Brémond, colonel à l’époque de la photo.(http://www.penseemiliterre.fr/le-general-edouard-bremond-1868-1948-ou-l-anti-lawrence-d-arabie_1012543.html)

Revoyons un peu la géographie du nord de l’Afrique avec l’aide du général Brémond [3], com-mandant de la mission allié qui pendant la guerre de 1914 libéra l’Arabie de la domination turque : 3000 km séparent Carthage d’Alexandrie récem-ment conquise. Entre les deux, le vaste désert libyen. Eh bien, les chroniques arabes disent que la Tunisie a été conquise avec
20.000 hommes. Si on calcule 40 litres d’eau par jour pour chaque cheval et on suppose seulement 10.000 chevaux, on obtient, par jour, 400.000 litres d’eau potable à tirer de sous les pierres au milieu de l’un des déserts les plus arides de la planète ! Un enfant ne peut pas comprendre l’absence de sources documentaires, mais ça, oui !

Parfois, l’histoire qu’on nous raconte se heurte sans scrupule à la dure réalité des faits. Le général Brémond ne put obtenir, en 1914, pour ses 14.000 hommes, des vivres pour plus de huit jours, malgré les ressources considérables qui arrivaient de l’Inde et d’Égypte en bateau à vapeur, et on voudrait nous faire croire qu’une armée à cheval de 20.000 hommes resta dans le désert pendant au moins deux mois. Un cheval sans fers à cheval, sans étriers, parce qu’ils n’avaient pas encore été inventés, semble-t-il. La réalité physique et climatique de la Libye n’a pas tant changé au cours des années pour nous puissions croire, sans plus, un tel exploit. S’il y eut conquête, elle ne fut certainement pas arabe. Mais y a-t-il eu conquête  ?

Pourquoi les sources du Xe siècle parlent-elles de conquête ? Et pourquoi en arabe ?

Bien évidemment, si quelqu’un est passé du nord de l’Afrique à la Péninsule, il a dû le faire par bateau. Les Goths n’ont jamais su naviguer. Naviguer est un art dont l’enseignement était tabou, il était interdit et sévèrement persécuté à l’époque romaine. Ni les Goths n’avaient de flotte, ni les Alains, ni les Vandales. Et les Berbères non plus.

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Expansion islamique entre 661-750 (Source: http://es.wikipedia.org/wiki/Guerras_%C3%A1rabo-bizantinas). Marron : Expansion sous le prophète Mohamet, 622-632. Orange : Expansion au cours du califat patriarcale, 632-661. Jaune : Expansion au cours du califat omeyyade, 661-750.

Mais en revanche, les Hispaniques des côtes de Cadix en avaient une. Les Hispaniques de Tartessos avaient une flotte et des pilotes, ils connaissaient les ports des deux côtés du Détroit. Si quelqu’un passa d’un côté à l’autre, ce fut avec leur consentement. Alors, est-il possible de parler de conquête ? Ou devrions-nous plutôt parler de rébellion, d’un appel aux troupes berbères pour lutter pour le pouvoir ? Tant qu’à enseigner des mensonges, celui-ci est, au moins, beaucoup plus crédible que de faire venir du désert d’Arabie vingt mille cavaliers à cheval. Rappelons qu’à cette époque, les Wisigoths dominaient depuis longtemps certaines places du nord de l’Afrique et savaient comment fonctionnait le système social complexe des kabyles ou tribus berbères.

Puisque cette explication est beaucoup plus simple, pourquoi continue-t-on à insister sur la question de la conquête et le rôle des Arabes ? Très simple, car alors il faudrait trouver une raison pour une rébellion aussi générale. Une raison moins prosaïque que la trahison par amour. Et ici, les choses se corsent pour l’Église. Et pour « l’unité de l’Espagne  ». « Unique toujours, mais jamais unie », comme disait José Bergamin.

On ne voit pas les autorités éducatives sous Franco, dans les années quarante, introduire dans leur programme la notion qu’il n’y eut sûrement aucune conquête menée par des étrangers infidèles venus de l’Arabie lointaine, mais bien plutôt une violente insurrection contre les iconoclastes sauvages, hypocrites et ariens, prêts à détruire toute figure humaine sur les mosaïques, les fresques, les hauts et les bas-reliefs, ou une rébellion généralisée de la population ibéro-hispanique contre le pouvoir établi, probablement pour des raisons d’esclavage, d’impôt ou de religion. Il est également difficile d’imaginer le maître d’école rurale déclarer : «  Oui, les enfants, oui, l’Espagne à cette époque n’était pas si chrétienne tolédane, apostolique, romaine et pierre-paulienne, mais bien plutôt arienne, priscillianiste, polythéiste, juive ou dévote de Sainte Anne, la Vierge Marie, l’enfant Jésus et Marie-Madeleine », à moins que nous ne soyons dans le contexte d’un film de Berlanga. On ne voit pas bien non plus les autorités éducatives franquistes briser la tradition historique héritée. Eux, qui avaient assumés, comme le leur, chacun des symboles du pouvoir isabellin, allaient maintenant laisser la grande reine orpheline du titre de dame qui termina la Reconquista ? Et que dire de Santiago Matamoros, patron de l’Espagne ?

C’est pour cela que je dis qu’il y a des mensonges qui, de force, doivent être vrais. Ce qui me surprend, c’est qu’en plein XXIe siècle, alors qu’on n’observe et qu’on n’entrevoit aucun besoin de justification du pouvoir, ni aucune nécessité de prendre en compte un prétendu passé glorieux d’unité et de respect des traditions, il y ait encore des professeurs d’histoire décidés à criminaliser ceux qui osent remettre en question la version de Franco, monolithique et médiévale, d’une histoire héritée hautement spéculative et qui défend, bien sûr, certains points de vue très spécifiques, comme le thème de l’unité de l’Espagne et son essence catholique. Il est temps que cela change un peu.

Le paganisme avait des racines très profondes sur la Péninsule, surtout auprès des villageois, des gens de la campagne, des paysans, autrement dit des « païens » et, surtout, la perspective religieuse féminine en général. L’un et l’autre jouent ici un rôle déterminant parce qu’ils sont autochtones : les idées patriarcales sont toujours venues de l’extérieur de cette « peau de taureau », où le mâle est toujours amoureux de la Lune. L’arianisme a existé dans ce pays, Priscillien eut énormément de disciples dans ce pays, et l’ibère a, dans ce pays, une relation très étroite avec l’hébreu, à un degré qui nous serait difficile d’imaginer. Et en l’absence scandaleuse, et frappante, de documents du haut Moyen Âge en faveur ou contre l’une ou l’autre des versions, le moins que l’on puisse faire, ce serait de laisser ouvert l’éventail des possibilités. Ce serait l’attitude correcte et la plus scientifique à la recherche de la vérité.

[1] Wenceslao Segura González, “Al-Qantir”, 11 (2011). L’italique est de moi.

[2] Ibn Habib et al-Hakam. Pour une description de ces sources, on peut consulter le numéro 10 du magazine “Al-Qantir”, 11 (2011) sur http://www.alqantir.com/10.pdf

[3] Cité par Olagüe, son œuvre s’intitule Berbères et Arabes, Paris, 1950.

(L’Association Delta de Maya a été aidée pour la publication de cet article par le soutien financier de l’Association Bislumbres)