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Les Ligures en Espagne

Taid Rodríguez Castillo
Novembre 2016

Il n’est pas facile de trouver des articles ou des monographies sur les Ligures en Espagne, ou en tout cas en espagnol (comme celle que nous vous proposons ici). On en trouve plus facilement en français ou en italien. En français, grâce à l’intérêt de certains chercheurs de Provence [1], et en italien, gravitant autour de l’Institut international d’études ligures qui a, à son crédit, plusieurs publications sur l’archéologie, l’histoire, l’art et la culture ligures [2]. Il nous faut cependant tenir compte du fait que beaucoup de ces articles en italien se réfèrent à la Ligurie en tant que province italienne et ne concernent donc pas spécifiquement les Ligures en tant qu’ancienne population. En espagnol, par contre, le vide est frappant. L’un des rares érudits qui y ait consacré du temps fut le polyvalent Martín Almagro Basch. Il l’a fait dans les années 50, précisément à partir d’une collaboration avec l’Institut d’études ligures. Sous l’influence de la scène internationale, le professeur Almagro essayait en effet d’ouvrir les départements de Préhistoire nouvellement créés à l’Université de Barcelone et de Madrid et pendant le régime de Franco, les contacts avec l’Italie et l’Allemagne étaient plus faciles à exploiter, pour des raisons idéologiques évidentes. La monographie d’Almagro fut, un an plus tard, suivie d’une autre de Blas Taracena Aguirre [3], son collègue, directeur du Musée Numantino, auparavant Musée archéologique national, également dans le cadre d’une collaboration avec l’Institut d’études ligures. Il n’y eut ensuite que peu de monographies. Juste des mentions dispersées dans des ouvrages d’histoire ancienne, surtout des manuels universitaires, et des références poétiques encore plus isolées dans des romans et des livres de poésie.

Je ne sais pas si ce désintérêt apparent des chercheurs espagnols pour la question ligure est étrange ou pas, il y aura sûrement des raisons qui explique cet oubli. Mais il est frappant qu’il n’y ait pas plus de recherches sur ce qui fut probablement l’une des premières cultures de l’histoire de la Péninsule. Et cet oubli relatif devient un oubli complet quand nous parlons des gens ordinaires. La plupart des personnes que nous avons consultées sur les Ligures ont ouvertement montré leur surprise et admis méconnaître qu’il eut existé sur la Péninsule une population de ce nom. Le nom de Ligystique donné por Ératosthène à la péninsule Ibérique leur est également totalement inconnu et le dieu Lug, d’où provient le nom de Ligures et de beaucoup d’endroits, fut au mieux confondu avec un dieu grec. Seules quelques-unes des personnes interrogées ont reconnu le Lug celte du chaudron de Gündstrup et des Lugnasad. Peut-être faut-il relier cette profonde ignorance des Ligures avec le grand intérêt que portent les chercheurs en histoire ancienne à tout ce qui concerne l’histoire de Rome et de ses ennemis jurés, les Phéniciens. Mémoire atavique de l’obéissance et de la soumission due à l’empire, peut-être.

Les théories les plus communément acceptées sur les Ligures, fondées pour la plupart sur la linguistique plus que sur l’archéologique, racontent le déplacement progressif de cette (ou ces) population du nord-est de la Péninsule vers le nord par le golfe du Lion, poussée par l’avancée des peuples ibères apparemment plus belliqueux. Les Ligures auraient été déplacés par ceux-ci, premièrement jusqu’aux côtes provençales, puis plus loin encore, jusqu’à l’actuelle Riviera italienne. Il existe une discussion quant à savoir si ce déplacement fut un déplacement forcé ou s’il s’agissait plutôt d’un déplacement des places commerciales les plus importantes de cette partie de la Méditerranée. Quoi qu’il en soit, la présence ligure est considérée comme certaine et antérieure à la présence ibérique. Certains historiens du début du siècle croyaient, en effet, que le « ligure » était sûrement le substrat autochtone le plus ancien de cette partie de l’Europe [4].

Le problème est, comme toujours, celui de définir ce qu’on entend par « Ligures » : s’agissait-il d’une population ethniquement et linguistiquement homogène ou était-ce un agrégat de diverses populations hétérogènes vertébrées autour d’une langue et d’une culture – de certains rites peut-être – communes ? C’est difficile à dire, même si l’archéologie et les études linguistiques semblent indiquer qu’il y eut effectivement un réseau culturel possédant une entité particulière, différente et antérieure à l’expansion des Ibères et des Celtes.

Cet article du professeur Martin Almagro Basch est (malgré son ancienneté) un excellent point de départ pour tous ceux qui sont intéressés par le thème des Ligures et des premières populations historiques en Espagne. Pour plusieurs raisons. La première, c’est que nous publions ici le premier d’une série de trois articles que l’auteur a consacré à cette question, de sorte que ceux qui trouvent intéressant ce premier article sur la partie historique pourront lire le deuxième, centré sur la partie philologique, et le troisième (plus difficile à trouver) consacré à la partie arquéologique [5]. La deuxième raison, c’est la capacité de Martin Almagro à traiter avec une certaine équanimité toutes les approches qui jusqu’alors avaient été effectuée sans sous-estimer ni disqualifier aucune, tout en faisant valoir ses préférences. Laisser dans l’oubli ou disqualifier les thèses minoritaires, les traiter de tirées par les cheveux ou de fantaisistes sans autres arguments est une chose qui se fait souvent dans le milieu universitaire. Le fait que le professeur Almagro Basch s’étende en détail sur l’éventail intriqué des possibilités ligures, les disséquant autant que possible dans l’espace limité de cet article, est tout à son honneur.

Tous nos remerciements au professeur Martin Almagro et à ses héritiers pour nous avoir permis de publier cet article sur notre page web.

Taid Rodríguez Castillo

logo-delta-de-maya© 2016

[1] Dominique García, Entre ibères et ligures, Paris, 1993.

[2] Cahiers ligures de Préhistoire et de Protohistoire y Rivista di Archeologia, Storia, Arte e Cultura Ligure.

[3] Taracena Aguirre, “El problema de los ligures en España”, Bordighera: Istituto Internazionale di Studi Liguri, 1951

[4] Comme le défendait le Marseillais Camille Jullian.

[5] Ce premier article et le deuxième sont disponibles sur la web Cervantes Virtual : http://www.cervantesvirtual.com/obra/ligures-en-espaa-i-0/