Publications

lampe_orgon

Les Hébreux du Rhône

Taíd Rodríguez
Décembre 2016

Nous sommes dans un village appelé « Les Saintes Maries de la Mer », un village qui dont les origines du nom actuel remontent au haut Moyen Âge, époque où existait déjà probablement des versions écrites et bien sûr de nombreuses versions orales de la légende qui raconte le débarquement sur la côte provençale de Marie Salomé, Marie Jacobé et Marie de Magdala.

Ces légendes, d’origine presque immémoriale, se sont cristallisées dans des festivités et des rites qui finirent par être reconnus canoniquement non seulement par l’Eglise de Provence, mais encore par beaucoup d’autres églises en France, à tel point que Marie de Magdala a été considérée de manière incontestable comme la véritable apôtre de la Provence jusqu’au XVIIème siècle [1].

Cependant, ces légendes se sont presque toujours plus intéressées aux événements miraculeux qu’à essayer de clarifier la réalité historique qui se trouvait derrière elles. Seule une Vie (pendant longtemps attribuée à tort à Raban Maur et provenant en réalité d’un milieu cistercien comme il ressort de certaines études) fait référence à l’origine syrienne de Marie-Madeleine et à son héritage de Béthanie et, par conséquent, au contexte hébreu des protagonistes. Nous croyons qu’il est important de ne pas perdre cela de vue. Comme les légendes conservées et transmises sont de tradition chrétienne, elles perdent très souvent de vue (et nous de même) le contexte hébreu auquel appartenaient aussi bien Jésus-Christ que ses disciples et, en général, le contexte hébreu dans lequel est né et a été conçu le christianisme. Un contexte qui, pour comble de difficultés, est très peu connu en dehors de ceux qui professent la loi mosaïque.

En effet, le Nouveau Testament est plein de références culturelles hébraïques qui sont passées complètement inaperçues aux lecteurs chrétiens d’hier et d’aujourd’hui, à tel point que l’on peut facilement dire que de nombreux passages sont, de fait, bien mieux compris par les juifs pratiquants actuels que par les chrétiens pratiquants actuels. Des institutions telles que le Nazir, la figure du Messie, la relation avec les Samaritains ou les rites de l’onction d’huile en sont des exemples clairs.

Je crois par conséquent que, dans notre analyse de la tradition du débarquement des trois Maries en Provence et des faits historiques que l’on devine derrière eux, nous devons partir du fait que les exilées évoluèrent toujours dans un contexte hébreu et que la connaissance de ce contexte peut grandement aider à la compréhension de ces réalités. Ainsi, si nous interprétons d’un point de vue historique cette même tradition, nous pouvions facilement arriver à la conclusion que les réfugiés de Jérusalem et de Galilée arrivèrent par bateau à la côte provençale peu de temps après le déclenchement des émeutes et des persécutions qui se produisirent là-bas au début du premier siècle de notre ère. Ces réfugiés seraient hébreux et il y aurait parmi eux des Hébreux adeptes des enseignements du Christ (mais pas encore des chrétiens, comme le dit la légende).

La question qui se pose alors est la suivante : pourquoi chercher refuge sur des côtes apparemment inconnues et lointaines, alors qu’il existait des communautés hébraïques prospères beaucoup plus près, en Grèce sans aller plus loin [2] ? Existait-il déjà sur ces côtes des communautés hébraïques bien établies, capables d’accueillir les réfugiés ? Avaient-ils un contact quelconque avec des alliés non-hébreux dans cette région ? Ou au contraire, devons-nous croire, comme le soutiennent les premières légendes du haut Moyen Âge, que ces réfugiés sont arrivés par hasard à l’embouchure du Rhône ?

Notre théorie c’est que le contexte historique de ces légendes chrétiennes raconte effectivement l’arrivée des réfugiés hébreux sur les côtes de la Provence en quête d’asile et qu’ils comptaient pour cela sur l’aide et la protection de communautés hébraïques déjà établies là-bas, avec lesquelles ils auraient été en contact. Parmi ces réfugiés, il y aurait eu des « chrétiens » chargés, selon la tradition provençale, d’introduire le christianisme dans la région.

Que peuvent nous dire les données actuellement disponibles au sujet de cette théorie ? Jetons un rapide coup d’œil.

Les sources documentaires

Traditionnellement, on considère comme certaines les nouvelles données par Flavius Josèphe dans ses Antiquités judaïques à propos de la dispersion forcée de certains Juifs suite aux émeutes de Jérusalem. Mais il s’agit de références à des individus spécifiques, qui semblent ostracisés dans des régions éloignées, et pas d’implantations en groupe. Il est cependant intéressant de noter que certains de ces individus et leurs familles (ainsi que leurs domestiques et peut-être une partie de leur clientèle politique) ont fini leurs jours en France, en particulier à Lyon ou dans l’une autre des nombreuses villes qui, dans l’Antiquité, portèrent le nom de Lugdunum. Ce fut entre autre le cas d’Hérode Antipas et de sa femme Hérodiade. On peut noter, cependant, qu’il s’agit de personnages d’une certaine importance et que les nouvelles n’excluent absolument pas que l’exil se soit effectué dans de petites communautés juives éloignées de la Palestine. Hérode Antipas fut exilé à Lyon, de nouveau ville au bord du Rhône.

En dehors de cette référence, les nouvelles concernant les communautés hébraïques établies en France avant le quatrième siècle de notre ère ne sont pas seulement rares, elles sont aujourd’hui encore pratiquement inexistantes. Comme le dit Blumenkrantz, que nous suivons pour l’essentiel dans ce parcours des sources documentaires disponibles : « Notre documentation sur la présence des Juifs en France aux premiers siècles présente une énorme lacune de presque quatre siècles et demi [3] ».

Le vide cesse au milieu du cinquième siècle, lorsque l’implantation chrétienne, soutenues depuis deux cents ans par l’Empereur tel que Paul le conseillait et déjà clairement orientée vers un universalisme évident, tisse son réseau de conciles œcuméniques et locaux et y consigne minutieusement l’évolution de chaque communauté, accordant toujours une attention particulière aux déviations possibles de la toute nouvelle orthodoxie. À cette époque, apparaissent les premières mentions documentaires à des communautés juives : des conciles comme ceux d’Agde, d’Orléans ou de Valence, tous du début du IVème siècle, font références à elles dans leurs canons en les peignant d’ailleurs de couleurs vives. Des évêques comme Sidoine Apollinaire ou Césaire d’Arles se réfèrent également à elles dans leurs lettres. Dans ces références, les communautés juives y apparaissent comme déjà parfaitement formées et l’on y décrit les relations cordiales entre Juifs et chrétiens, sans nul doute un type de relations quotidiennes très similaires à celles décrites par les conciles d’Hispanie, celui d’Elvire par exemple, vers l’an 300 .

Il est franchement choquant qu’au milieu, il n’existât pas une seule référence écrite à des communautés hébraïques qui, quand elles apparaissent, sont déjà parfaitement constituées. Il serait intéressant d’étudier ce manque de références.

Qu’est-ce qui expliquerait ce vide ? L’indifférence des premiers chrétiens envers les Juifs ? Leur coexistence pacifique ? Le petit nombre de communautés hébraïques ? Leur discrétion innée ? Pour l’instant, nous restons sans pouvoir répondre à ces questions.

Les sources archéologiques

Bien qu’il existât peu de preuves dans les sources écrites de la présence de communautés hébraïques en France au premier siècle de notre ère, en revanche, il y a des traces archéologiques qui indiquent clairement que ces communautés existèrent. Et que l’une d’entre elle, peut-être la plus prospère, s’installa à proximité ou le long de l’embouchure du Rhône. Les témoignages archéologiques qui en font foi furent compilés, dans les années 60-70, par Blumenkranz, que nous avons déjà mentionné, après un travail ardu de recherche de musée en musée. Et c’est, à notre connaissance, la dernière recherche exhaustive. Blumenkrantz a trouvé deux lampes à huile, l’une datant du IVe siècle après J.-C., provenant de Bagnols-sur-Cèze au nord d’Avignon ; l’autre, provenant d’Orgon et conservée au Musée de Cavaillon, datée par lui du Ier siècle après J.-C. (mais son découvreur, ainsi que d’autres spécialistes plus récemment, la date du Ier siècle avant J.-C.). Enfin, une plaque de bronze, sûrement un sceau, également daté du IVe siècle, avec des caractères latins, mais avec au milieu une menorah, le candélabre juif.

Trois objets dans un espace aussi bien définis par sa relation avec le Rhône sont à notre avis un bon argument en faveur de l’existence d’une ou plusieurs communautés hébraïques établies le long de celui-ci. N’oublions pas que, dans toute la France, on n’a pas trouvé beaucoup plus d’objets similaires. Les autres objets trouvés par Blumenkranz, antérieurs au IVe siècle, sont une autre lampe, magnifiquement conservée, provenant de Bordeaux, et une bague appartenant à une collection privée, dont on ne connaît pas la provenance, mais qui a dû être elle aussi fort probablement découverte dans les environs de cette même ville.

Le nombre total d’objets trouvés par Blumenkranz est, malgré l’intensité qu’il mit à réaliser cette tâche, très petit comme nous le voyons, ce qui donne encore plus d’importance au fait que beaucoup d’entre eux proviennent précisément de l’embouchure du Rhône. Le plus frappant, c’est qu’en dépit de notre quête insistante de nouveaux objets découverts depuis que cet auteur mena à bien son enquête, nous n’avons pu trouver aucun nouvel objet clairement hébreu à ajouter à la liste.

Comme nous le voyons, les résultats ou le matériel archéologique disponible met en évidence un certain modèle de colonie suivant lequel les Hébreux installés en France entre le premier et le quatrième siècles auraient clairement préférés des endroits à proximité de la mer et d’un accès fluvial facile, ce qui suggère qu’ils utilisèrent la mer comme voie de communication habituelle avec leurs lieux d’origine.

Bien que les vestiges archéologiques indiquent une communauté hébraïque installée vers le premier siècle sur les rives du Rhône (ou de ses affluents), nous devons tenir compte du fait que, par définition, les objets archéologiques sont toujours sujets à controverse et il serait absurde d’oublier ici ces difficultés. L’une de ces difficultés c’est que l’on peut rarement établir avec la certitude nécessaire la provenance d’un objet, autrement dit, déterminer s’il a été fabriqué dans la région ou importé de très loin. Les analyses biochimiques des argiles et des résidus organiques (par exemple pour les lampes mentionnées ci-dessus) sont de plus en plus sont abordables et on a de plus en plus recours à elles, mais on y trouve souvent des paradoxes difficiles à résoudre. Par exemple, nous pouvons avoir deux lampes ou deux récipients formellement et stylistiquement très semblables et pourtant les résultats de l’analyse mettent en évidence des argiles de provenance très différente ; ou bien nous pouvons avoir deux lampes stylistiquement dissemblables dont l’analyse montre des argiles très similaires dans leur composition [4].

Mais plus difficile encore que d’établir l’origine d’un objet, c’est établir une datation fiable. A priori, on l’établissait à partir d’autres objets et éléments de construction trouvés sur le même site archéologique, mais il se fait que très souvent les objets archéologiques arrivent entre nos mains par hasard et par conséquent, hors de leur contexte archéologique, sans qu’il soit même possible souvent de savoir où ils ont été trouvés. Dans ces cas, qui d’ailleurs représentent la majorité, les datations sont effectuées au moyen de comparaisons formelles laborieuses, en confrontant les échantillons avec d’autres échantillons stylistiquement similaires, déjà publiés et bien datés. Autrement dit, il faut qu’il existe, par exemple, d’autres modèles de lampes similaires aux nôtres qui aient été trouvées dans des contextes archéologiques bien datés. Le problème, bien sûr, c’est le manque d’échantillons similaires bien datés. De fait, le problème est en général le manque d’échantillons.

Du fait de cette lacune, cette méthode comparative ne fournit souvent que des dates approximatives : cela revient à dire quelque chose comme : « D’accord, nous savons qu’il y avait un modèle de lampe similaire à tel endroit ou au cours de tel siècle, mais nous ne savons pas si ce même modèle existait avant ou s’il a existé longtemps après ». Les experts sont souvent incapables de se mettre d’accord sur les innombrables typologies décrites et se lancent dans d’interminables querelles sur la morphologie des objets.

Le fait est que nos deux lampes du Rhône ont dû être datées de cette façon, puisque les deux ont été trouvées par hasard, sans contexte archéologique (du moins d’après ce que nous savons). Que cela plaise ou pas, le fait est qu’il très difficile d’établir leur datation précise.

Et la situation est bien pire quand il s’agit d’objets en or, en argent ou en bronze. Ces objets, contrairement au fer, se conservent relativement bien, mais ils sont beaucoup plus rares que les objets en céramique dont l’utilisation étaient beaucoup plus répandue. Par conséquent, les échantillons bien datés par leur contexte avec lesquels les comparer sont infiniment plus rares. L’un des problèmes de ce type d’objets c’est qu’il s’agit souvent d’objets très durables, bien entretenus et bien gardés, transmis de génération en génération, de sorte que même si l’on parvient à bien dater la strate archéologique dans laquelle on les a trouvés, cela ne nous assure en aucune façon une datation fiable, juste une datation du genre: « À cette époque-là, nous savons qu’il se trouvait à cet endroit ». Les objets en métal, tout comme les objets en pierre, sont également insensibles aux datations chronologiques par carbone-14.

Malgré tout, le « vaste » ensemble que représentent ces deux lampes et ce sceau en bronze dans un cadre où les objets archéologiques et les preuves documentaires sont en général si rares semblent corroborer l’existence d’une communauté hébraïque à l’embouchure du Rhône, une communauté qui était, au minimum, déjà installée depuis le premier siècle après J.-C. et très probablement depuis le premier siècle avant J.-C., si nous en croyons l’avis de H. Morestin, qui fut le premier à publier les détails de l’endroit et de la manière dont fut trouvée la lampe d’Orgon.

Il faut dire que la communauté juive de Cavaillon (village qui se trouve tout près d’Orgon) était encore toujours une importante communauté au Moyen Age, mille ans après cette première découverte, ce qui rend bien compte de la stabilité de ce type de colonies.

Difficulté à trouver des preuves révélant la présence d’une communauté juive dans un endroit particulier

Cette pauvreté relative lorsque l’on veut documenter la présence juive probable à l’embouchure du Rhône depuis des temps très anciens se doit bien évidemment aux particularités du culte et des formes de vie hébraïques. Il n’est pas surprenant que l’archéologie de ce peuple soit une archéologie aussi difficile et requérant autant de moyens, même en Israël. Les découvertes irréfutablement hébraïques sont très peu nombreuses parce que le culte hébreu était (et est) un culte essentiellement privé qui n’a que tardivement seulement et sporadiquement levé des temples en pierre (d’où, peut-être, la nécessité biblique de recourir à des architectes étrangers) ou utilisé des autels non amovibles ou non démontables. En règle générale, ils établissaient leurs lieux de culte dans les campagnes, comme il convenait à une société tribale extrêmement mobile et changeante. Leurs autels étaient transportables et leurs objets sacrés étaient principalement des livres.

C’est en outre un culte avec très peu de variété d’éléments symboliques externes : l’élément externe le plus significatif qui permet de reconnaître un objet comme hébreu est la menorah ou candélabre juif. Ce n’est que très tardivement que furent ajoutés d’autres éléments tels que l’étoile de David ou des symboles du développement de la cabale hébraïque au Moyen Age. Leurs fêtes sont peu pompeuses, peu ostentatoires. La tradition hébraïque est bien loin des grandes célébrations qui peuvent être recueillies par les chroniqueurs ou les poètes tels que les processions avec des croix, des bannières ou des images qui sont si habituelles dans le culte chrétien romain. Comme dans le cas islamique, il n’est pas non plus permis de reproduire des personnes et des animaux et leur art mobilier est en ce sens très limité. Comme le relate la Bible, les grands artisans hébreux semblent avoir été charpentiers plutôt que sculpteurs ou peintres.

Comme nous le disions, le peuple hébreu (et plus encore dans l’antiquité) ne fait pas étalage de sa foi et, contrairement à ce que l’on peut lire chez certains auteurs, il semble qu’il n’a jamais fait de prosélytisme auprès de ses voisins non-hébreux. On était hébreu par la naissance et un individu non-hébreu qui se convertissait à la foi de Moïse devait attendre au moins la génération suivante avant qu’il ne puisse y avoir une reconnaissance de la qualité d’hébreu et il restait tout ce temps en partie séparé de sa communauté d’adoption. De plus, le peuple hébreu, puis le peuple juif a toujours été très jaloux de ses rites, ses cultes et ses coutumes et a généralement donné peu d’explications de ceux-ci à ceux qui n’étaient pas hébreux. Cela rend encore plus difficile l’identification de leurs objets quotidiens. Si par hasard, nous tombions sur un site archéologique hébreu, il nous serait très difficile de l’identifier, en grande partie à cause de cette ignorance profonde que nous avons de leurs coutumes. Aujourd’hui encore, des fêtes aussi significatives pour eux que l’année nouvelle ou « la fête des cabanes », des fêtes qu’ils continuent de célébrer, sont pour monsieur Tout-le-monde absolument inconnues et il ne serait pas capable de les reconnaître, même si elles se déroulaient devant ses yeux.

Les inscriptions en hébreu sur le bronze ou la pierre sont également très rares, et les quelques-unes qui ont survécu ont dû faire face aux occultations et aux destructions pendant les moments les plus dures de l’antijudaïsme médiéval.

Enfin, leurs nécropoles sont tout aussi difficiles à identifier, même en Israël. Si parfois les nécropoles nous fournissent beaucoup d’objets appartenant aux personnes qui y sont enterrées, dans ce cas, les sépultures hébraïques ne nous donnent quasi aucune information. Les Hébreux du premier siècle étaient simplement enterrés avec un drap blanc qui recouvrait leur corps de la tête aux pieds, dans des cercueils en bois ou plus communément directement dans le sol, où l’on creusait de petites niches. Avant l’époque du Second Temple, il n’existe en revanche aucune preuve qu’ils étaient enterrés dans des cercueils et on ne trouve d’eux aucune référence dans la Bible [5]. Sur le corps ou le cercueil, on jetait de la terre jusqu’à former un petit monticule sur lequel ensuite chaque proche ou parent laissait une pierre. Plus le nombre de pierres était grand, plus était grand le prestige du défunt. Postérieurement fut adoptée la coutume de placer des pierres tombales signalant l’endroit de l’enterrement. Dans les enterrements, il n’y avait ni armes (une chose que répugnait la spiritualité hébraïque), ni bijoux, ni agrafes, bien que l’on ait pu trouver dans les sépultures de Jérusalem de petits gobelets, des carafes et des pots qui ont permis de dater les tombes.

En définitive, toute cette série de circonstances a rendu très difficile la localisation des sites hébreux même en Israël en ce qui concerne les époques antérieures à la destruction du Second Temple. On comprend donc l’absence d’un plus grand nombre d’objets et de preuves sur un territoire qui, comme celui de La Camargue, a en outre été affecté par une géographie extrêmement changeante. Presque tous les objets hébreux de cette époque (de 500 avant J.-C. à 70 après J.-C.) récupérés en Israël l’ont été grâce à des conditions de conservation exceptionnelles, telles qu’un climat sec et la proximité du désert, qui ont permis de conserver des communautés comme celle de Qumran, avec sa nécropole et sa bibliothèque. L’humidité, par contre, détruit rapidement les constructions en bois, principal mode de vie des communautés hébraïques et non hébraïques (ligures par exemple) au cours de la plus grande partie de l’Antiquité.

Les traditions orales

Une troisième source d’information, ce sont les traditions orales, peut-être moins accréditées que les deux précédentes, elles sont cependant assez indicatives de possibles voies de recherche, ainsi que révélatrices des situations et des croyances qui se sont produites dans le passé. Malheureusement, dans le court laps de temps que nous avons pu consacrer à l’étude de ces traditions en ce qui concerne l’existence de communautés juives vers le premier siècle avant J.-C., il ne nous a pas été facile de trouver publiées un nombre suffisant d’entre elles. Il semble, a priori, que cette tradition orale ne soit pas aussi riche que celle de l’Espagne, où il y a une certaine quantité et variété de témoignages de personnalités importantes de la communauté juive qui font remonter leurs origines ou celles de leurs familles à l’époque de la destruction du Premier Temple au début du quatrième siècle avant J.-C. [6] En France, les témoignages les plus anciens que nous avons pu retrouver font référence à des familles qui font remonter leur présence en France à la destruction du Second Temple en 70 après J.-C. Autrement dit, à l’époque que nous étudions, mais il s’agit manifestement de témoignages tardifs, certains recueillis pas moins qu’à l’époque de Napoléon, et il manque (a priori, répétons-le, parce que le temps de la recherche a été court) des témoignages médiévaux ou modernes.

La raison de cette difficulté à trouver des traditions orales sur l’origine des Juifs en France est peut-être de nature géographique. On sait que le christianisme est arrivé en Espagne à partir du nord de l’Afrique [7] et qu’il dépendait beaucoup plus des églises africaines que de Rome, à laquelle il ne fut relié que plus tard. Il est très possible que les communautés hébraïques en Espagne, s’il y en eut, aient également été en contact avec leurs villes d’origine par la voie terrestre du nord de l’Afrique ce qui serait une voie plus simple et une route utilisée avec plus d’assiduité que la route maritime directe à Jérusalem.

Par ailleurs, il semble que la pression sur les communautés hébraïques en Espagne ait eu lieu plus tôt et de manière plus continue que dans le sud de la France, surtout à l’époque wisigothe. À cette époque, les Juifs de Narbonne semblait jouir d’un degré de liberté beaucoup plus grand que ceux de Tolède par exemple [8]. Cette pression peut avoir engendré dans certaines communautés hébraïques péninsulaires un besoin beaucoup plus grand de se défendre en rappelant encore et encore à tout le monde que leurs origines remontaient bien avant la mort du Christ.

Voies de recherche futures

Jusqu’à présent, les théories sur l’implantation des Hébreux en Europe n’ont que rarement, pour ne pas dire jamais, été au-delà de faire remonter leurs origines à la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 après J.-C. Mais il est évident que la dispersion des nombreuses tribus hébraïques avait commencé bien avant. Nous avons parlé à une autre occasion de la tribu de Dan et de ses multiples apparitions dans des traditions littéraires très diverses comme la tradition grecque ou l’irlandaise avec des noms et des caractéristiques similaires [9].

Nous avons souvent, d’après moi, sous-estimé la capacité de déplacement des peuples de l’Antiquité et leur mobilité. Je ne sais quelles raisons ont empêché de considérer jusqu’à présent comme des hypothèses de travail valides celle d’une possible implantation des communautés hébraïques d’Espagne et de France antérieure et même très antérieure au premier siècle. Il est vrai que, comme nous l’avons vu, il est très difficile de documenter une ancienne colonie hébraïque, à la fois d’un point de vue documentaire et surtout archéologique. Mais les traditions orales péninsulaires apportent des indications de cette ancienneté, tout comme le font d’autres traditions littéraires qui, même si elles ne font pas directement référence aux Hébreux comme tels, se réfèrent cependant à des personnes qui pourraient avoir eu beaucoup à voir avec eux [10].

La question est difficile et aurait besoin d’une communication spécifique, mais ne voulions pas manquer ici de mentionner l’hypothèse selon laquelle les premières communautés hébraïques d’Europe occidentale auraient pu facilement arriver à travers les Phéniciens, peut-être en raison de la destruction du temple de Jérusalem par les Babyloniens de Nabuchodonosor II. De fait, le mot « phénicien » n’est rien d’autre qu’une manière générique par laquelle les Grecs désignaient vers le IVe siècle avant J.-C. les commerçants (et par extension les villes commerciales) de la côte syro-palestinienne, appelée par ces mêmes commerçants « Canaan ». Les habitants de ces villes commerciales étaient fondamentalement des agents de toutes sortes, d’un tas de provenances différentes, qui vivaient là avec leur famille, leurs aides et leurs domestiques. Ils faisaient office de marchands, mais aussi d’ambassadeurs, de messagers, d’intermédiaires, de traducteurs et même d’espions. En plus de cette population, dans ces villes venaient ou résidaient des gens qui se consacraient à l’agriculture ou à l’élevage et qui étaient originaires de la même région (même si parfois, ils venaient de très loin). Certaines de ces populations étaient déjà sédentarisées du fait du grand marché qu’offraient ces villes, mais d’autres étaient des pasteurs semi-nomades. D’autres enfin, étaient purement nomades, elles allaient et venaient. Parmi ces populations se trouvaient les Amorites et les Hébreux. Quoi qu’il en soit, il est très difficile de les distinguer archéologiquement, entre autres parce que les deux groupes étaient eux-mêmes constitués d’un « mélange » de tribus et des gens (dans le sens de gens (lat.) = la famille + les serviteurs les plus proches ou les clients) de provenances souvent différentes, qui entraient et sortaient des coalitions en raison du nomadisme ou semi-nomadisme de leurs modes de vie. Il n’y avait pas moins des Hébreux et des Amorites qui se consacraient également au commerce et qui vivaient comme tels dans les villes commerciales de Sidon, Tyr, etc.

Au milieu de ce mélange confus, comment ne pas imaginer que ces marchands hébreux associés aux entreprises commerciales caractéristiques de ces villes aient pu connaître également les rives de la Méditerranée occidentale ? Comment ne pas imaginer qu’ils aient pu aider leurs congénères (con-gens) à fuir vers des terres plus sûres à un moment donné ?

Nous avons alors la tâche de commencer à distinguer, parmi tout le matériel « phénicien », les objets qui peuvent indiquer la présence d’Hébreux parmi eux, les ports qui ont pu avoir été utilisés comme porte d’entrée du territoire, etc. Autrement dit, il nous faut entreprendre la tâche de commencer à découvrir ce qui se cache réellement derrière le mot « phénicien » ou « punique ». Nous pourrons alors peut-être être surpris de voir à quel point les Hébreux ont joué un rôle important dans la récupération des très anciennes routes commerciales crétoises.

logo-delta-de-maya© 2016

[1] Faillon, Monuments inédits sur l´apostolat de Sainte Marie-Madeleine…, Paris, 1848.

[2] Ainsi, Jassuda Bédarride dans Les Juifs en France nous dit ceci : « Avant la destruction de Jérusalem, les Hébreux n’habitaient pas seulement en Judée. Leur dispersion, bien antérieure à la naissance de Jésus-Christ, ne date pas de l’ère chrétienne » et il ajoute : « les Hébreux hellénisés étaient si nombreux qu’Osias fit construire à Héliopolis un temple semblable à celui de Jérusalem ».

[3] Blumenkranz Bernhard, « Les premières implantations de Juifs en France, du Ier siècle au début du Ve siècle », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Année 1969, Volume 113, Numéro 1, pp. 162-174.

[4] Colette Bémont, Christian Lahanier, « Lampes tardo-républicaines à Glanum : essai de détermination typologique et physico-chimique », Revue archéologique de Narbonnaise, Année 1985, Volume 18, Numéro 1, pp. 221-261.

[5] Rahel Haklili, Jewish funerary custums, practices and rites, Leiden, Boston, 2005.

[6] Dans les écrits d’Abravanel ou d’Aben Ezra, par exemple, recueillis par Julio Caro Baroja, Los judíos en la España moderna y contemporánea, vol. 1.

[7] Menéndez Pidal (coord.), Historia de España. España Romana, Madrid, 1982.

[8] Garcia Iglesias, Los judíos de la España antigua. Madrid, 1978 ; Joseph Vaissète, Histoire générale de Languedoc, t. iv. Toulouse, 1851.

[9] Cf. « Présence des Hébreux à Doñana » de notre web.

[10] Par exemple, le fameux Lebor Gabála Érenn ou Livre des Invasions d’Irlande consacre plusieurs chapitres aux allées et venues d’un bout à l’autre de la Méditerranée d’un certain Mile et de ses Milesiens.