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Hombre de Vitrubio

Il semble que l’opinion publique trouve absolument naturel que le mot « Doñana » doive être nécessairement uni à celui de « science » et de « conservation ». Et c’est logique si nous considérons que tout autour de nous semble indiquer que la méthode scientifique est la seule méthode capable d’orienter la gestion, non seulement de Doñana ou de n’importe quel autre espace protégé, mais aussi de la terre, de la vie et de la réalité tout entière. Il paraît également très clair que notre modèle social surestime le principe conservateur au détriment du créateur et du destructeur qui lui sont complémentaires. Peut-être à cause de ce que nous appelons « l’instinct de conservation » ou « de survie ».

À Delta de Maya, nous avons voulu questionner, non seulement le droit mais aussi la capacité de la science à elle seule à monopoliser l’accès à la connaissance et à l’administrer. En outre, ne serions-nous pas trop souvent en train de confondre la science, la véritable science, sa raison d’être, son champ d’action et ses objectifs, avec des activités et des intérêts différents ?

Dans cet article, Enrique Sánchez Ludeña nous propose une réflexion sur l’un des piliers sur lesquels repose de notre modèle social : le dogme sans appel de l’existence des vérités scientifiques. Ne conviendrait-il pas d’envisager que cette attitude, bien établie et appuyée par les succès de la technologie, puisse être l’une des principales causes de la détérioration culturelle progressive et alarmante dont nous souffrons ?

 

La science : artefacts et artifices

Enrique Sánchez Ludeña
Octobre 2011

I

L’idée d’équilibre, d’essayer que quelque chose reste égal à lui-même quand tout ce qui le compose bouge, est plus une abstraction intellectuelle qu’une réalité. L’équilibre n’est pas possible, rien ne reste éternellement statique dans le temps, ni même ce qui est mort. Le changement, le mouvement continu et la transformation de la matière et de l’énergie est l’essence de l’espace-temps.

Le modèle connu de l’équilibre chimique, d’après lequel deux réactions opposées arrivent à une solution de compromis quand les vitesses de l’une et de l’autre s’égalisent, alors que se font et se défont les molécules comme dans une partie interminable d’Oxo où on répète toujours les mêmes mouvements, n’en est pas moins cela : un modèle, une tentative d’explication de ce qui se produit réellement.

De fait, toutes les explications sont des modèles, des descriptions simplifiées des phénomènes au moyen de la comparaison avec d’autres phénomènes mieux connus. De plus, la majorité des modèles scientifiques sont des modèles mécaniques, des modèles basés sur le mouvement de corps plus ou moins denses ou subtils. Mais il est fréquent de confondre la réalité avec le modèle, avec la représentation que nous nous faisons d’elle. C’est ainsi que les théories deviennent des vérités, des descriptions infaillibles et certaines de comment doit être le monde.

Dans son acception la plus commune, un modèle est un exemple à imiter ou à copier et pour le faire, pour obtenir des copies identiques d’un modèle, on utilise un moule. Les deux acceptions du mot, simplification de la réalité et ligne ou patron à suivre, sont également applicables au paradigme ou modèle social dans lequel nous vivons.

Simplification, en offrant une seule manière de concevoir le monde. Moule, en prétendant imposer une seule manière de penser et de se comporter, une morale déterminée et une certaine éthique, des modes et des modalités déterminées. Et de cela, la science, telle qu’on l’exerce et la conçoit aujourd’hui, n’est pas exempte.

II

La science n’est pas une acquisition récente, ni la technologie. Le feu, l’agriculture, la poterie, la métallurgie, les ziggurats, le calendrier… en sont des exemples très clairs. Il y a 2500 ans, quand la science et la philosophie étaient une seule et même chose, les hommes sages de la Grèce antique furent déjà capables d’imaginer l’existence des atomes ainsi que de postuler certaines théories cosmologiques très similaires aux actuelles.

Ce que l’on considère aujourd’hui comme science date du XVIIème siècle et consiste en une manière particulière de concevoir, d’investiguer et de décrire le monde, en utilisant pour cela ce qu’on appelle la méthode scientifique. C’est un type de science basé sur l’observation, l’hypothèse, l’expérimentation, la mesure et la formulation de lois et de théories en termes mathématiques, autrement dit au moyen de formules. Il s’agit donc d’une science quantitative, en opposition à la science basée sur la qualité, le principe d’autorité et le syllogisme qui était pratiquée jusqu’alors.

C’est une science empiriste et inductive, qui se construit depuis le particulier pour arriver au général. On observe la réalité à travers ce que perçoivent nos sens ou nos instruments. Puis on formule une hypothèse, une supposition pour expliquer ce qui se produit et pourquoi cela se produit ainsi et pas autrement. Arrivés à ce point, on fait une prédiction, on déclare quel sera le comportement futur de ce qu’on est en train d’étudier et on explique quelle sera la manière de le vérifier, quelle sera l’expérimentation ou l’observation qu’il faudra faire et quels devraient être les résultats.

Si tout se déroule comme prévu, s’il se produit ce qu’on attendait, si rien ne vient invalider l’hypothèse de départ, nous considérerons que nos suppositions sont valides, qu’elles sont vraies, et l’hypothèse se transformera en loi : « chaque fois que nous ferons ceci, il se passera ensuite cela » ou « si nous voulons qu’il se passe ceci, nous devrons faire telle chose ».

Bien sûr, une seule vérification ne suffit pas, il faut en faire beaucoup. Il faut avoir fait un nombre suffisant d’expérimentations pour que l’hypothèse soit considérée comme fiable, ce qui n’est pas la même chose qu’infaillible. Il suffit que la loi ne s’accomplisse pas une seule fois pour qu’elle cesse de l’être ; il suffit de découvrir un comportement qui n’était pas prévu pour qu’il soit nécessaire de réviser ce qu’on croyait. Le savoir scientifique est donc un savoir provisoire.

Quand on dispose d’un ensemble de lois, on élabore une théorie qui les englobe toutes. En outre, dans de nombreux cas, on élabore aussi un modèle. Par exemple, la théorie atomique et les modèles successifs inventés pour décrire quelque chose d’aussi démesurément petit qu’on ne pouvait le voir.

Et c’est ça le désir véhément de la science, la recherche d’une théorie unique, à chaque fois meilleure, chaque fois plus vaste, formulée à chaque fois de manière plus précise, qui puisse tout expliquer.

Et effectivement, la science explique et prédit avec succès en de nombreuses occasions. Le succès de Newton est indiscutable. Il fut capable de décrire la trajectoire et la position des astres, la chute des corps, les marées et le comportement des comètes au moyen de la loi de la gravitation et des lois du mouvement. Pour la première fois dans l’histoire connue, on exprimait les lois de la nature de manière quantitative et on utilisait les mathématiques pour déduire de ces lois le comportement passé et futur des systèmes physiques.

Les succès se succédèrent les uns après les autres. Pendant 200 ans, l’expérimentation en combinaison avec les mathématiques rendit compte de tous les phénomènes physiques connus. Même l’électricité avait été domestiquée et, semble-t-il, comprise. La manière de procéder de la science, la combinaison de l’expérimentation et des mathématiques, était la manière sûre d’obtenir la connaissance. Mais aussi et surtout, c’était la meilleure manière de réduire l’incertitude. Dans un univers régi par des lois déterministes, il suffit de connaître suffisamment bien le présent pour recomposer le passé et prédire le futur.

Et de la prédiction, on passa au contrôle, à la possibilité de disposer des événements suivant nos convenances. On appliqua la science non plus tellement pour savoir mais pour contrôler et pour cela, il fallait la technologie. Ensuite, il y a déjà plus d’un siècle, les mathématiques et l’expérimentation mirent en évidence que le déterminisme n’était pas possible. Nous savons aujourd’hui que ce que nous pouvons connaître du présent et ce que nous pouvons affirmer du futur possèdent des limites imposées par la nature proprement dite. Notre ignorance ne se doit pas à l’imperfection de nos appareils ou de nos techniques de mesure, tout simplement la nature ne sait pas comment elle va se comporter, elle ne sait pas quelle option elle va choisir parmi toutes les options possibles. Le futur de la nature est conditionné, mais il n’est pas déterminé.

III

On définit généralement la technologie comme une science appliquée, comme l’usage de la science pour la résolution de problèmes pratiques. Il semblerait cependant que la technologie n’ait pas eu besoin de la science pour élaborer beaucoup de ses produits, ce fut même plutôt le contraire. La science moderne fut d’ailleurs en grande partie possible grâce aux réussites techniques et à la manière de penser dérivée de celles-ci.

Le moulin, les machines, l’usine, la disparition des corps de métiers, la boussole, l’imprimerie et l’horloge mécanique, unis à la morale calviniste et au modèle politique et économique conjoint, déterminèrent le passage à l’Âge Moderne et préparèrent le terrain pour la nouvelle science qui allait surgir .

Une science déterministe et mécaniciste, où l’univers est conçu comme une gigantesque horloge, où tout se décompose en pièces, avec l’illusion qu’ainsi on a plus de contrôle sur ce que l’on prétend étudier. Une science où la connaissance devient fragmentaire et où l’on oublie le fait que le tout est plus que la somme des parties.

Nous étudions l’atome en le rompant, en lançant sur lui toutes sortes de projectiles avec l’énergie et la vitesse la plus élevée que nous sommes capables d’obtenir. Nous essayons de comprendre la vie en la tuant, en triturant les cellules et en extrayant d’elles les filaments d’ADN, en coupant et en recomposant le génome, cherchant la fonction supposée de chaque pièce, de chaque gène, et les conséquences que cela aurait de le substituer par un autre.

On conçoit le monde avec la mentalité d’un mécanicien ou d’un ingénieur, cherchant à le manipuler plus qu’à le comprendre. On aborde son étude dans une intention utilitariste, essayant de trouver une application pratique pour presque tout. C’est une attitude de survie, une tentative de prolonger le cycle de notre vie.

La science et la technologie actuelles ne pourraient être conçues séparément. La majorité des réussites de l’une d’elles ont besoin des succès de l’autre, mais aussi l’entraînent, l’obligent à prendre un chemin déterminé. Et ce n’est pas une relation d’égalité, mais plutôt une relation biaisée où l’utilité pèse plus que la vérité.

Quelque chose de similaire est en train de se produire avec l’art, où la technique dissimule le manque de message. Et quand je parle de la technique, je ne me réfère pas à l’instrument mais au stratagème, au truc, à ce que l’on utilise quand on ne domine pas la magie. Parce que contrairement à ce qu’on nous fait croire, la science est plus proche de l’art que de la technologie. L’une et l’autre partage la possibilité de jouir, de sentir le plaisir ou le bonheur de la découverte.

Je ne veux pas, par ce discours, déprécier la technique, les techniques. Aussi bien la science que l’art s’en servent parce qu’elles facilitent le travail. Je ne voudrais pas non plus mépriser la technologie, qui n’est pas la même chose que la technique, parce qu’elle est associée à un modèle social, à un style de vie et à une manière de penser. Sans technologie, la vie des êtres humains tels que nous la concevons en ce moment aurait été beaucoup plus difficile. Tout comme la technique, la technologie est un outil qui facilite notre passage dans l’espace-temps, ou qui devrait le faire. Et c’est là qu’est le problème : dans la capacité qu’ont les êtres humains de retourner contre eux tout ce qui devrait être en leur faveur. Peut-il y avoir un autre type de science, différente de celle pratiquée jusqu’à présent. Il semblerait que oui. Il y a des preuves en ce sens, elle existe et elle a existé. Pouvons-nous faire confiance à une science qui ne se base pas autant sur l’appareil et l’analyse, mais qui s’appuie également sur le scientifique et sur l’analogie ? Je suppose que nous devrions le faire ou, en tout cas, ne pas faire autant confiance à ce que nous faisons actuellement.

Parce que l’appareil avec lequel nous mesurons la réalité conditionne et même détermine la conception que nous avons d’elle. Depuis que nous avons commencé à utiliser l’horloge mécanique, le temps est devenu une succession linéaire de déplacements. Il a fallu attendre Einstein pour rappeler que toutes les horloges ne fonctionnaient pas de la même manière.

Quant à l’analyse, il n’est pas inutile de rappeler que la raison se nourrit des sens, que les sens ne perçoivent pas tout et que ce qu’ils perçoivent, ils le perçoivent mal. La raison elle-même, la mémoire sélective de celui qui perçoit, déforme ce qui lui arrive, conditionne l’observation : on voit ce qu’on connaît ou ce qu’on s’attend à voir, mais ce qu’on ne connaît pas passe inaperçu. Et on peut dire la même chose de nos appareils de mesure, qui ont été fabriqués à notre image et à notre ressemblance, en prenant comme référence nos sens.

On pourrait objecter que c’est précisément pour ça qu’existent la raison et les mathématiques, pour éliminer la subjectivité au moyen de la logique et du raisonnement. À propos des limites de la logique et des contradictions auxquelles elle conduit, beaucoup de choses ont été écrites. Et sur le monde de l’inconscient, individuel et collectif, également.

IV

Face à un nouveau territoire, il y a deux attitudes ou postures, celle du colon et celle du conquérant. Le colon est celui qui cultive la terre et le conquérant celui qui en récolte les fruits, l’un vit de son propre travail tandis que l’autre prétend vivre du travail d’autres qu’il domine. Quand le colon se transforme en conquérant apparaît le colonialisme.

Colon, culture, cultiver et culte[1] sont des mots qui ont la même étymologie. Ils proviennent du verbe latin colere, (colo, colere, cultum) qui signifie cultiver. Une société cultivée serait, dès lors, une société qui se cultive. Il est cependant fréquent de confondre la culture avec le culte, avec l’exécution de rites ou l’admiration de quelque chose ou de quelqu’un.

Un exemple clair de cette confusion peut être trouvé dans la science qui peut se cultiver et s’utiliser pour cultiver ou devenir un objet de culte, d’adoration aveugle.

Depuis la découverte de l’agriculture au Néolithique, de grandes civilisations se sont succédées dans le temps. Il existe de nombreux héritages de cette époque, des livres comme les Vedas et la Bible, des bâtiments comme l’Acropole ou les pyramides et de multiples modèles du cosmos et du rôle qu’y joue l’humanité.

Malgré cela, on accepte – et on transmet dans les modèles éducatifs – qu’au cours de la plus grande partie de son existence, l’humanité a été très retardée scientifiquement et que tous les savoirs dont elle disposait sur le cosmos et le monde physique étaient pour la plupart erronés, une simple collection de mythes et de superstitions, reflets d’une mentalité primitive et animiste. Et que ce n’est que depuis la dite révolution scientifique, au cours des siècles derniers, qu’on dispose de connaissances certaines sur le fonctionnement des phénomènes naturels.

On argumente que la science est une forme sûre et objective de connaissance, un antidote à l’irrationalité, à la croyance aveugle et on promet un futur progressivement meilleur, bien que non dépourvu de problèmes, grâce au progrès imparable de la science et de la technologie.

Ce qu’on ne dit pas dans les écoles, c’est que certaines des sociétés qui nous ont précédées, malgré leur infériorité dans le domaine des connaissances scientifiques et des réussites matérielles, purent être plus avancées dans l’art de la vie, poursuivre des idéaux plus élevés ou s’être plus intensément consacrées à la recherche de la perfection humaine. Dans le sens correct du mot culture, et pas comme une accumulation d’informations et un suivi de cultes, il est possible que notre société ne soit pas des plus cultivées.

On ne discute pas non plus du fait que, quand elle devient un objet de culte, la science se convertit en une doctrine, chargée de normes et de principes indémontrables dont l’acceptation n’est qu’une question de foi. Elle cesse d’être la forme objective de connaissance qu’elle prétend être et acquiert les vices et les comportements de toutes les idéologies : se croire en possession de la vérité, stigmatiser les non-croyants, imposer ses dogmes, sa moral et ses comportements. Comme toute doctrine, la science dispose également de son credo et de son catéchisme, de sa déclaration de principes et de son règlement, pour ainsi dire. La science a tous les attributs d’autres formes de pouvoir. Pour être plus précis, elle est l’un de ses piliers.

V

Les mots compter et conter, phonétiquement identique en français[2], ont deux significations différentes : calculer (chiffrer) et relater (faire une relation). Un compte est le résultat d’un calcul et un conte est le résultat d’une narration.

De la même manière, un comptable est celui qui s’occupe des comptes tandis qu’un conteur est quelqu’un qui raconte des histoires. Le premier est un personnage respectable tandis que le deuxième est un fabulateur, une sorte de menteur professionnel[3]. Tout le monde sait qu’il doit croire le comptable et ne pas prendre trop au sérieux le conteur.

Quand nous écoutons le comptable, nous savons qu’il nous parle de réalités, de fait vérifiables ; quand nous écoutons le conteur, nous savons qu’il nous parle de faits fantastiques qui n’existent que dans notre imagination.

En simplifiant beaucoup, la science serait une occupation de comptables, tandis que la poésie ou la religion serait un travail de conteurs. Mais ce n’est pas aussi simple, combinant adéquatement les numéros et l’imagination, la science produit également des histoires passionnantes, où se mêlent la réalité et la fiction. Par exemple, l’histoire suivante :

Au début, il y eut le Big-Bang et avec lui naquirent la matière, l’antimatière, l’espace et le temps. D’un point sans dimensions, comme tout point qui prétend l’être, commença cet Univers en expansion qui, suivant l’inexorable deuxième principe de la thermodynamique, évolue vers l’uniformité, se refroidit lentement et atteindra un jour un état mort et homogène où chaque particule sera immobile et immensément éloignée des autres.

Et bien que dans ce devenir se soient formés des atomes, des cristaux et des protéines, bien qu’ait surgi la vie, tout cela n’est qu’une violation apparente de cette condamnation à la mort cosmique : tout ordre est transitoire et se maintient aux dépends d’une augmentation du désordre, de l’entropie de ce qui l’entoure.

Car cette danse aveugle et sans intention de la matière et de l’énergie, cette épopée où surgissent des galaxies, des planètes et des êtres humains, est une tentative héroïque et inutile de résister à un monde sans formes et sans relations.

Même la vie est le produit impossible d’une succession d’erreurs heureuses et la conscience d’exister est le résultat de milliers de réactions et de processus physico-chimiques complexes qui sont en voie d’être compris. Le seul but de la vie c’est de se maintenir elle-même. La mission du génome, la pièce clé de l’être vivant, c’est de se perpétuer, de fabriquer des répliques de lui-même, de subsister.

Pourtant, la nature proprement dite se charge de ce que la réplique ne soit jamais parfaite. Les populations migrent et se mélangent, les gênes se réorganisent au moyen de la reproduction sexuelle et, en plus, le génome de chaque cellule change constamment à cause d’effets environnementaux pas tout à fait connus. Ces changements imprévisibles, conjointement aux erreurs de copie qui se produisent chaque fois que l’ADN se duplique, sont ce qu’on appelle des mutations. Et, une fois qu’elle se produit, la mutation se perpétue, continue de se copier et de se répandre entre les chromosomes de l’espèce, même si elle peut être mortelle.

L’évolution biologique, la naissance de nouvelles espèces, se base sur l’existence de ces erreurs, sur la présence de ces ratages au moment opportun. S’il n’y avait pas eu de petites ou de grandes différences entre les génomes, s’il n’y avait pas eu de variabilité génétique, l’espèce n’aurait pas été capable de s’adapter aux modifications de son environnement, elle n’aurait pas eu d’individus capables de survivre dans un monde changeant.

Avec un tel discours, il n’est pas étonnant que toutes nos réussites et nos efforts scientifiques et technologiques soient au service d’une conception purement physique, vitale, commerciale et économique de l’existence, où prime la permanence du corps et sa commodité pendant ce bref passage absurde que devient la vie.

Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins curieux que dans un monde condamné à l’uniformité, il existe des mécanismes qui, en tout cas temporairement, empêchent que cela ne se produise. Et il est réconfortant de savoir que chaque copie mal faite du génome antérieur peut contenir les clés de la survie future.

VI

Les êtres humains ont la capacité de s’interroger sur leur origine et leur destin. Nous savons que nous sommes nés et nous avons la certitude de mourir un jour, mais nous ne savons pas s’il y eut un avant et s’il y aura un après. Nous n’avons pas la réponse, mais nous croyons qu’il est possible de la trouver. Il y a différentes voies pour cela.

Nous connaissons le monde à travers l’observation, l’inspiration et l’intuition ; au moyen de la science, de l’art et de la mystique. Ce sont les trois voies qui peuvent nous rapprocher de la connaissance, les trois voies que doit parcourir l’humanité et chaque être humain pour accomplir son destin, pour découvrir pour quelle raison et dans quel but il est né et agir en conséquence.

De nombreuses traditions philosophiques racontent que l’être humain vit dans différents monde, qu’il habite sur différents plans qu’on peut réduire à trois : le monde de la matière, le monde des sentiments et le monde de l’esprit. Ce sont des mondes dont on méconnaît presque tout, des mondes remplis de mystères.

Mais il y a des mystères qui peuvent être dévoilés en suivant une méthode, en réalisant un travail d’étude systématique. C’est l’objectif de la science. D’autres mystères peuvent être vécus, on ne peut pas les communiquer au moyen de la raison, mais on peut le faire à travers l’art. Et il y a des mystères que l’on ne peut qu’expérimenter, qui ne peuvent être communiqués. L’expérience mystique est intransmissible.

L’apprentissage, l’intention de savoir, devrait précisément consister en cela, la recherche du mystère, l’aventure du dévoilement des arcanes. Mais ce n’est pas facile, parce qu’accrochés comme nous le sommes encore à la survie, au besoin de conserver et de persister, nous confondons la science et la technologie, l’art et l’artifice, la mystique et la doctrine.

[1] N.D.T.: Là où en français, on utilise le même mot “cultivé” que l’on parle d’un champ ou d’une personne, en espagnol, on utilise dans le premier cas, le mot “cultivado” et dans le second (la personne), “culto”.

[2] N.D.T.: Ici, l’auteur utiliser le mot español “contar” qui possède à lui seul les deux significations de compter et conter et donne à l’explication beaucoup plus de jeu qu’en français. L’homophonie de ces mots en français permet cependant de développer la métaphore que fait l’auteur.

[3] N.D.T.: En espagnol, le mot “cuentista” (conteur) utilisé par l’auteur possède la nuance péjorative d’inventeur d’histoires que possède en français le mot “fabulateur”.