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Reza el Rocío baja

La rosée et le « Rocío »

Taíd Rodríguez Castillo
Juin 2016

À l’origine du pèlerinage actuel d’El Rocío (littéralement La Rosée), si populaire en Andalousie et au-delà, nous ne trouvons pas, comme cela arrive si souvent, un fait fidèlement documenté, où l’on dit quelque chose du genre : « C’est alors que telles et telles personnes inaugurèrent le pèlerinage d’El Rocío pour telles et telles raisons ». Nous avons plutôt une multitude nébuleuse et variée d’informations qui confluent ou plutôt semblent provenir d’une légende commune, connue et partagée par tous ceux qui font partie du pèlerinage. Ses origines remontent dès lors à une époque où la coutume de laisser une trace écrite de presque tous les actes de la vie n’existait pas ou, tout du moins, une époque où cette coutume n’était pas aussi répandue qu’actuellement. Pour conserver la mémoire des grands événements ou, en tout cas, de ceux qui finissaient par marquer le calendrier annuel d’une communauté, on avait recours aux légendes, qui alors ne se lisaient pas, comme le nom contradictoirement l’indique, mais qui se racontaient. D’innombrables traditions ont été ainsi fidèlement conservées (qui ne devinrent légendes que lorsque, postérieurement, on les mit par écrit pour les lire), mais aussi d’innombrables chansons, rythmes et couplets liés au Rocío.

On peut croire qu’à l’origine de chaque légende, il y a effectivement un événement réel, qui au début devait être raconté avec un grand luxe de détails, le noms des protagonistes, les dates exactes des événements, mais qui avec le temps s’est romancé, a perdu ses détails accessoires, tout en soulignant ceux qui, de manière de plus en plus symbolique, à mesure que passent les générations, conservaient en leur sein le sens profond de cet événement lointain, son essence. Et le récit est devenu un amalgame entre l’événement réel et la façon dont il a été vécu. C’est pourquoi les légendes possèdent ce mélange si caractéristique de réalité et de fiction.

Voici ce que dit, à grands traits, la légende de la découverte de la Vierge del Rocío qui a donné lieu au pèlerinage :

« Au quinzième siècle, un chasseur de Villamanrique, un village au bord des marais du Guadalquivir, trouva, attiré par les aboiements des chiens, une image dans le creux d’un vieil arbre, qu’il confondit au début avec une poupée. C’était une représentation de la Vierge del Rocío cachée depuis l’époque des Maures. Il fit part de sa découverte à Almonte le village le plus proche, mais aussi aux habitants de Villamanrique, qui exprimèrent leur désir de l’emmener chez eux. Les deux villages soumirent leur désir de s’approprier l’image au jugement de deux bœufs attelés à une charrette qui, tirant chacun de leur côté, ne purent avancer. Le fait fut interprété comme la volonté de la Vierge de rester à l’endroit même où elle fut trouvée. On y construisit alors un sanctuaire. »

Selon le chercheur Salvador Rodriguez Becerra, dans son ouvrage Religión y fiesta, d’où provient le texte ci-dessus, « cette version fait partie de la tradition orale que partagent les gens de la région, à l’exception d’Almonte, qui dans ses Règles (1758) établit qu’un chasseur, sans dire d’où il provient, trouva l’image ». Il existe de nombreuses autres versions de ce même événement. Certains assurent que le chasseur vit en rêve l’endroit où se trouvait la Vierge, d’autres que l’arbre était un olivier sauvage, mais tous conviennent que celui qui a trouvé la Vierge était un chasseur, textuellement un montero (un rabatteur), qui la trouva dans le creux d’un arbre entre Villamanrique et Almonte, et que cela se passa peu après « l’époque des Maures ».

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Sur le blason des Monteros, notre attention est attirée par le serpent qui se mord la queue, début et fin en soi, et les six clés du château qui pendent à l’arbre qui constitue l’axe du blason (Héraldique des Monteros de Espinosa recueillie de Pedro de la Escalera Guevara, Origen de los Monteros de Espinosa).

Cet aspect de la légende est important, car il y a des documents historiques qui associent clairement les Monteros de Espinosa à la gestion, pour la chasse royale, des maquis et des bosquets entourant la chapelle primitive de Santa Ma­ria de las Roçinas (où l’on construisit ensuite le sanctuaire actuel). Les Monteros sont men­tionnés, par exemple, dans le Libro de la Montería d’Alphonse XI de Castille, et ils apparaissent égale­ment, cent ans aupara­vant, dans les succes­sions d’Alphonse X le Sage sur le territoire de l’ancien village de Mures (à proximité de Villamanrique), où ils eurent des possessions pendant au moins cinq ans, une durée plus de suffisante pour restau­rer le culte dans le sanctuaire, organiser les chemins et étendre la dévotion. Surtout quand on sait que beaucoup de ces Mon­teros et de leurs des­cendants furent en­suite et pendant long­temps étroitement liés aux Guzman, sei­gneurs de ces terres [1]. Il est donc probable que le chasseur de la légende fasse allusion à ces Monteros et à la prédilection particulière qu’ils eurent probablement pour la chapelle enclavée au cœur de Doñana.

Les Monteros de Espinosa étaient une confrérie, un ordre de chevalerie qui n’acceptait parmi ses membres que des personnes nées dans le village d’Espinosa de los Monteros. Dès sa création vers l’an 1000, cet ordre se consacra exclusivement à la défense personnelle des rois de Castille et l’on dit d’eux, entre la réalité et le pur symbole, qu’ils gardaient les clés du château (et de sa caste car on dit qu’ils étaient également les gardiens des alcôves royales). C’étaient les chevaliers les plus fidèles et les plus proches, très semblables aux gardes du corps d’autres rois, tsars et sultans. Ils exercèrent leur fonction pendant près de cinq siècles, jusqu’au moment où Charles Quint essaya de les remplacer les Archers de Bourgogne.

La romería ou pèlerinage à El Rocío n’est cependant documentée que quelque deux cents ans plus tard. C’est alors que nous trouvons l’un des premiers éléments qui semble attester indéniablement de son existence : un simpecado [2] primitif, datant du XVIe siècle, qui se trouve à Villamanrique et peut être contemplé dans son Centre d’Interprétation du Chemin d’El Rocío. Sur ce simpecado, bannière de style clairement médiéval, apparaît peinte pour la première fois l’image de la Vierge d’El Rocío représentée de face, portant un costume de cour et tenant l’enfant dans les bras au milieu sur sa poitrine. La Vierge porte une couronne d’argent simulant les rayons du soleil et un croissant lunaire se trouve à ses pieds. En arrière-plan, peinte de manière détaillée, on voit une chapelle, celle d’El Rocío peut-on supposer comme le signale l’inscription qui commente le simpecado :

« SE HISO ESTE RETº. DE N. S. DEL ROSIO Y SE BORDO EL SINP. SIENDO HERMANO MAIOR JUAN PONZE A DEVOCION SUIA Y DE VARIOS DE VºS ». [3]

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Simpecado primitif de Villamanrique http://www.Rocío.com/hermandad/hermandad-de-villamanrrique/#/

Cette première peinture illustre l’état de la sculpture à cette époque, autrement dit, en théorie pas moins trois cents ans après qu’elle ait été cachée. D’après José Alonso Morgado, l’une des très rares personnes à avoir pu étudier attentivement la statue au cours du siècle dernier, la sculpture originale se trouverait encore en dessous de l’actuelle et mesurerait environ 85 cm de haut ; elle aurait le visage pratiquement effacé : « son visage a été complètement effacé et sur ses épaules pend une simple cape peinte en bleu ; sa robe est verte, tenue à la taille par une ceinture parsemée d’étoiles d’or, et elle laisse voir en bas entre les plis de sa tunique, des chaussures en pointes de couleur écarlate. Sur la poitrine du côté gauche, l’endroit qu’occupa l’Enfant [4] est parfaitement signalé ». La sculpture date du XVe siècle.

On voit aussi comment sur le simpecado primitif de Villamanrique s’est déjà faite la transition linguistique et conceptuelle de « roçinas » a « rocío », sans que nous sachions exactement comment, quand ni pourquoi. C’est curieux parce que, dans un testament de l’époque rédigé vers 1590 dans la ville sud-américaine de Lima, on se réfère encore très clairement au sanctuaire de Notre-Dame de las Rocinas.

En principe, le mot « roçinas » était utilisé pour désigner les juments plus ou moins sauvages que l’on peut voir encore aujourd’hui dans les pâtures de Doñana. Au XVIIe siècle, et longtemps après, on continua d’appeler « rocines » (roussins ou rosses, en français) les chevaux de travail, différents des autres chevaux qu’on appelait « caballos de regalo » (chevaux de cadeau). Un cheval de travail archi-célèbre, archétype du symbole de la rosse, est Rocinante, le cheval de Don Quichotte. Les « rocines » de Doñana sont indiscutablement l’une des plus belles images du parc et il n’est pas étonnant que, d’une certaine façon, cette Vierge ait pris sous sa protection ces beaux animaux et tout ce qu’ils symbolisent depuis longtemps.

Cependant, pourvu d’une vision théologique profonde, les habitants ou plutôt certains de ceux-ci, peut-être les moines du couvent voisin de Santa Maria de Gracia, ont dû préférer un vocable plus biblique et moins mondain que celui de cheval de travail, en accord également avec le paysage et les traditions de l’endroit. C’est alors qu’ils durent commencer à l’appeler « Vierge del Rocío », presque certainement en raison de l’importance que la rosée et sa collecte eurent et avaient encore à cette époque en ces lieux.

La grande quantité de rosée qui se condense dans ses pâturages dès les premières heures de la nuit est proverbiale. Tant et si bien que si quelqu’un sortait de chez lui un peu distrait, il pourrait croire qu’il a plu malgré l’absence de nuage tout au long de la journée. Au printemps surtout, quand on part le matin dans la campagne, il vaut mieux toujours mettre des bottes. Une telle quantité se doit, d’une part, à la proximité de la mer et, d’autre part, à l’orographie même du grand marais, avec très peu de dénivellation sur toute sa grande extension, ce qui facilite énormément la retenue des eaux et la formation de lagunes et de zones humides de toutes sortes.

La spagyrie musulmane profita largement de cette ressource abondante et aujourd’hui peu appréciée (à notre connaissance, plus personne ne vend de l’eau de rosée à El Rocío), elle devint même la médecine conventionnelle de l’époque. Cette médecine utilisait la rosée comme base pour élaborer la grande majorité de ses préparations, qui consistaient en des dilutions de divers remèdes dans l’eau de rosée recueillie à une certaine époque de l’année et traitée de différentes manières (un type de médecine dès lors très similaire à l’homéopathie actuelle, qui fonctionne sur base de dilutions successives). Dans l’Aljarafe, surtout, mais aussi, pouvons-nous supposer, dans la région de l’Algarve, il y avait de nombreux experts en remèdes naturels et toutes sortes de cueilleurs de plantes qui puisaient dans la variété exceptionnelle que l’on rencontrait à Doñana et qui allaient ensuite les vendre sur les marchés de Séville et dans les villages environnants.

Doñana devint alors le grand réservoir naturel d’al-Andalus et l’un des principaux centres de connaissances médicales de l’époque. Dans l’Aljarafe (une région qui se trouve grosso modo entre Séville et Doñana, suivant le cours sud du Guadalquivir sur sa rive occidentale), toutes sortes de sages spécialisés en médecine commencèrent à se réunir à la demande expresse des émirs puis des califes. Là, tout près de Séville, ils ouvraient leurs écoles, recevaient leur clientèle et écrivaient leurs traités. Et ceux qui voulaient s’y inscrire se rendaient jusque-là, les étudiants provenaient des endroits les plus variées : depuis Barcelone jusqu’à la lointaine Bagdad. La naissance des écoles de médecine spagyrique fut accompagnée (ou précédée peut-être) de l’ouverture d’innombrables écoles soufies, peut-être parce que les deux disciplines étaient irrémédiablement unies, comme les branches au tronc de l’arbre.

Comme le montre Ibn Arabi dans ses écrits, la plupart des maîtres soufis exerçaient également un emploi, qui pouvait être parfois des plus humbles. Chaque maître avait coutume de n’avoir, en permanence, qu’un nombre très réduit d’apprentis, un ou deux, même s’il recevait et accueillait des apprentis qui allaient et venaient d’écoles proches ou qui étaient envoyés sur la recommandation d’un autre maître soufi.

Cette région de l’Aljarafe et de Doñana devint ainsi un véritable creuset d’idées nouvelles, un point de rencontre des différentes traditions et disciplines. Et, comme il ne pouvait en être autrement, toutes sortes d’expériences prospérèrent, musicales, médicales, techniques. Beaucoup de nouveaux talents eurent un succès retentissant, faisant de l’Aljarafe la « perle » d’al-Andalus. La rosée et la médecine spagyrique furent l’un des grands moteurs de la splendeur d’al-Andalus (au moins autant, si pas plus, que les prétendues caravanes d’or provenant de l’Afrique subsaharienne, auxquelles les experts donnent tant d’importance).

D’une certaine manière, cette idée est restée profondément enracinée dans la mémoire collective et se manifesta au présent par l’association, inconsciente peut-être, de ce nouveau grand événement culturel (El Rocío) avec ce passé récent. Car il faut dire que la fête d’El Rocío en tant que célébration de la Vierge sur le croissant de lune, couronnée par les rayons du soleil, a une relation très étroite avec la rosée.

Il n’y avait pas que la spagyrie qui recueillait la rosée. Sa sœur aînée, l’alchimie, recueillait aussi la rosée qui se condense si abondamment à Doñana. Dans l’alchimie de la rosée, conçue comme un intermédiaire entre le Ciel et la Terre, on retrouve de nombreuses expressions qui sont répétées, tels des épithètes, par les fidèles quand ils s’adressent à la Vierge. Ils l’appellent : « rose », « étoile du matin », « source », « clé mystique du Ciel », « douce pluie de réconfort »… des termes très semblables à ceux que tout alchimiste aurait pu utiliser pour faire référence à ce principe astral qui descend du Ciel pour se condenser sur la Terre au cours de la nuit, à l’abri des rayons du Soleil.

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Cette image du Mutus Liber représente, sur trois niveaux successifs, les principes du grand-œuvre polarisés et l’un en face de l’autre. Au premier niveau, le Soleil ne regarde pas la Lune, ils sont tous les deux séparés par des nuages noirs ; en-dessous un bélier, qui symbolise à la fois le principe masculin et l’ère du Bélier, attend l’attaque d’un taureau, symbole du féminin et de l’ère du Taureau ; encore plus bas un homme et une femme travaillent ensemble à la cueillette de la rosée. Ils sont séparés par les draps qui permettaient de recueillir la rosée. Celle-ci descend du ciel sous forme d’impressionnants rayons, simulant une lumière qui ne peut pro-venir du Soleil ni de la Lune.

Dans le Mutus Liber nous avons une illustration de tout cela. Comme dans l’iconographie de la Vierge d’El Rocío, nous retrouvons la représentation du Soleil et de la Lune, chacun à une extrémité, autrement dit, polarisés, séparés. Nous voyons également une lumière provenant des étoiles qui se fraie un passage entre eux et descend jusqu’à la Terre en formant un triangle notable. Dans la représentation de la Vierge d’El Rocío, cette lumière pourrait être son manteau d’étoiles, aussi notablement triangulaire. Enfin, au centre de la scène, se produit un premier germe de synthèse, apparemment facilitée par cette lumière astrale triangulaire, une première rencontre/alliance entre l’énergie provenant du Soleil symbolique et de la Lune symbolique. Dans le Mutus Liber, cette synthèse est la rosée, qui marque le point de départ du grand œuvre ; dans l’iconographie de la Vierge Immaculée, cette synthèse est symbolisée par l’enfant.

L’alchimie a toujours été une activité de peu de chercheurs, mais elle a eu une influence décisive à de nombreux points de vue. Philippe II en fut un grand passionné et finança plus d’une opération alchimique à grande échelle. On sait qu’il essaya très sérieusement de récupérer le savoir des alchimistes et des sages spagyriques musulmans, dont les livres furent brûlés par milliers par le cardinal Cisneros au temps des Rois catholiques, et qu’il essaya également d’obtenir de l’or alchimique [5]. Nous savons que plusieurs de ces tentatives se réalisèrent à Séville, précisément à l’époque où Notre-Dame de Las Roçinas fut rebaptisée Notre-Dame del Rocío. Peut-être un chercheur ingénieux suggéra-t-il, l’air de rien, tel un jolie rose plantée à Jéricho [6], devant l’un ou l’autre prestigieux frère majeur, la similitude entre l’eau de rosée et la Vierge d’El Rocío et l’idée fit son chemin…

Quoi qu’il en soit, le fait est qu’à ces deux traditions si profondément ancrées, la spagyrie et l’alchimie, les érudits superposèrent la notion théologique chrétienne de rosée céleste, finalement très similaire. Ces traditions se dissimulèrent sous la protection d’un nouveau manteau, tout comme l’ancienne sculpture se trouve cachée sous le manteau de la nouvelle. Mais une fois de plus la racine de la dévotion affleure, comme lorsque l’on trouve des indices du fait que la sculpture cachée était précisément celle d’une Vierge des Remèdes.

La rosée en tant que concept théologique, bien qu’étant clairement chrétienne (certainement beaucoup plus que pour la spagyrie et l’alchimie), n’est cependant pas exclusivement chrétienne. De fait, elle est loin de l’être. Les Grecs et les Romains connaissaient les vertus de la rosée et les appliquaient pour illustrer leurs métaphores et paraboles théologiques. Pausanias nous offre l’un des textes les plus anciens faisant référence à l’utilisation de la rosée dans les anciens cultes méditerranéens. Il nous parle en effet de la fête des Arrhéphores, les « porteuses de rosée ». C’était la première de trois fêtes consécutives destinées à préparer la grande procession des Panathénées, des « porteuses du voile d’Athéna ». On choisissait deux jeunes filles de lignée royale d’entre 7 et 12 ans et on les consacrait au temple d’Athéna sur l’Acropole. Là, elles recevaient une brève initiation aux mystères de la déesse de la part des prêtresses du temple ainsi que les indications nécessaires pour mener leur tâche à bien au cours de la fête dont elles étaient les protagonistes.

Au cours de cette célébration, les deux jeunes « filles du roi » descendaient pendant la nuit du haut de la montagne par un escalier étroit portant un objet couvert d’un voile, ignorant, tout comme les prêtresses elles-mêmes, ce dont il s’agissait. Une fois sur l’esplanade qui s’étendait au pied de l’Acropole, elles se rendaient à un certain endroit où se trouvait l’entrée d’une grotte ou d’une caverne souterraine. Là, elles échangeaient l’objet qu’elles portaient pour un autre qui avait été préparé là-bas, sans jamais voir en quoi consistait les deux objets. Une fois l’échange réalisé, elles remontait l’escalier étroit jusqu’au sommet de la montagne [7].

On ne sait pas si l’objet transporté avait à voir avec la rosée. Il semblerait plutôt que cet objet mystérieux se comportait ou avait les mêmes propriétés que la rosée : il descendait au milieu de la nuit portant un message, atteignait les profondeurs de la terre et, laissant là ce message, il en emportait un autre qui s’y trouvait préparé pour lui, remontant ensuite de nouveau avant le lever du soleil. À Athènes, la série de festivités qui faisaient partie de ce cycle avaient à voir avec la mort et la résurrection du roi.

Dans la religion chrétienne, la rosée fonctionne également comme un intermédiaire entre le ciel et la terre. Tant et si bien qu’au cours de la célébration du Rocío, les gens crient et appellent la Vierge « Blanche Colombe », symbole de l’Esprit Saint, en dépit des enseignements des Pères de l’Église, qui expliquèrent la conception sans mâle de Marie toujours vierge, Immaculée, en utilisant la parabole de la toison de Gédéon, sur laquelle descend la rosée pendant la nuit sans la toucher. Dans cette description, on comparait la rosée au Verbe, et le manteau ou la toison avec Marie, sans jamais les confondre.

Dans le domaine de l’iconographie, cependant, et seulement en ce qui concerne la rosée (il n’en va pas de même avec d’autres éléments présents dans le pèlerinage d’El Rocío tels que les charrettes, les chars de procession, les joueurs de tambourins, les prêtres du chemin ou les ornements), il semblerait que les cultes grecs et romains n’aient pas laissé beaucoup d’empreinte. Nous ne voyons pas dans la fête d’El Rocío beaucoup de traces du culte décrit par Pausanias, par exemple, même s’il est vrai que les images de la Vierge sont voilées à certains moments pour les protéger de la poussière du chemin.

Par contre, les lointains rituels décrits dans le Rig Veda et l’Avesta semblent avoir laissé une trace iconographique beaucoup plus importante. Dans ces deux traditions apparaît le Soma, un breuvage de caractère angélique et transformateur qui se mélangeait avec de l’eau pour être bu au cours de certains types de rite. Dans ces écrits, ce Soma reçoit également le nom de « rosée céleste [8] », ce qui est déjà assez indicatif, sinon de filiation, du moins d’une plus que possible relation. Et beaucoup plus encore si nous tenons compte du fait que cette boisson est aussi appelée « taureau » et qu’elle finit par être symbolisée par le croissant de lune (que nous avons vu au pied de la Vierge d’El Rocío) en allusion aux cornes de ce dernier, parce que l’on croyait que les dieux buvaient la lune – le Soma – et ne laissaient que la minuscule tasse – le croissant lunaire.

Ce symbolisme arriva sûrement à travers l’Ancien Testament et les traditions hébraïques qui connaissaient bien le symbole de la coupe (en tant que rencontre) et celui du croissant lunaire, adoptés, comme tant d’autres, des cultes zoroastriens voisins. Les rabbins transmettaient au peuple les propriétés de l’eau et d’autres éléments à travers des symboles et des paraboles, et c’est ainsi qu’ils finirent par l’exprimer dans leurs Écritures, mais ils en réservaient l’explication détaillée aux élèves qui se consacraient pleinement à l’étude de ces Écritures, autrement dit aux cabbalistes. La transmission approfondie des propriétés alchimiques (à savoir à la fois chimiques et animiques) de l’eau et des autres éléments se réalisait à travers la Cabbale, dont il existait deux branches, comme il en existe aujourd’hui dans la physique : la branche pratique (basée sur l’alchimie) et la branche théorique (basée sur la numérologie et le sens profond des mots, du verbe, entre autres). La branche pratique était similaire au cheval [9] de travail ; la branche théorique, au cheval de cadeau. Il est possible que cette référence à la Cabbale pratique se cache derrière le nom de « roçinas », de sorte que Notre-Dame de las Roçinas serait en quelque sorte une Notre-Dame des Alchimistes.

La survie de rites tels que ceux de l’eau bénite, du baptême, de l’aspersion de rosée, des eaux curatives, etc., sont des exemples clairs de l’existence de traditions qui croyaient que l’eau possédait certaines propriétés liées à la santé du corps et à celle de l’âme. Cependant, la plupart des propriétés de l’eau, que ce soit l’eau de rosée, l’eau du robinet ou les différents types d’eaux souterraines, restent inexplorées par les scientifiques, même si récemment des expériences significatives ont été menées à propos de la manière dont l’environnement affecte la façon dont se cristallise cet élément unique. Une grande partie des mystères de l’eau, et de l’eau de rosée en particulier, restent cachés sous leur voile protecteur.

[1] Au début du XXe siècle, l’orfèvre Ricardo Espinosa de los Monteros réalisera encore une couronne en or à l’occasion du couronnement canonique de la Vierge del Rocío, et Luis Espinosa Fontdevila fera construire le Palais de l’Acebrón.

[2] N.D.T. : Un « simpecado » (litt. sans péché) est un étendard avec une représentation de la Vierge, une « Immaculée Conception », qui est porté en procession en Andalousie.

[3] « Ce portrait de Notre Dame d’El Rocío a été réalisé et le simpecado brodé alors que Juan Ponce était frère majeur du fait de sa dévotion et de celle de plusieurs d’entre vous. »

[4] González Cruz, D. (Ed.), Ritos y ceremonias en el mundo hispano durante la Edad Moderna, 2002. Cette taille médiévale de 85 cm de haut correspondrait assez bien avec deux copies anciennes, faites à la demande des ducs, une pour Sanlucar de Barrameda et une autre pour Villamanrique, qui a été conservée. En outre, pendant longtemps, on a vendu en guise de souvenir, de longs rubans de 85 cm portant l’inscription de « Medida de Nª Sª del Rocío de la Vª de Almonte » (Mesure de Notre Dame del Rocío de la ville d’Almonte).

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Ruban de 85 cm qui était vendu en souvenir de la Vierge d’El Rocío.
http://195.57.5.10:8080/opencms/opencms/rocio/lahermandad/historia/historia2.html

[5] Nous vous recommandons le livre de René Taylor, Architecture and Magic, où dans une de ses annexes, il raconte en détail l’une de ces tentatives.

[6] N.D.T. : cf. Article de Delta de Maya du même nom Tel un jolie rose plantée à Jéricho 1 et 2.

[7] Burker, W., Homo necans, Barcelone, 2013.

[8] Filoramo (ed), Diccionario de las religiones. Madrid, 2001.

[9] La Cabbale a été identifiée avec les chevaux (« caballos ») et les « cavales » (les juments, « rocinas ») du fait de leur similitude phonétique.