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2005

Il est évident que la crise qui nous touche n’affecte pas seulement les mécanismes de l’économie mondiale ; ce qui se désintègre et s’écroule, c’est tout le modèle sur lequel se dresse la structure même de notre manière de concevoir la réalité.

Dans cet article passionnant, Miguel Ángel Mendo (Madrid 1949) réfléchit sur cette situation et débouche sur la certitude qu’une nouvelle manière de construire la conscience commence à se deviner à l’horizon de la pensée : l’Esthétique, un concept trinitaire et complexe qui transcende la dualité périmée, inhérente à la morale et à l’éthique.

Bien que le concept d’esthétique soit une vieille connaissance des philosophes et des psychologues, il révèle, dans le contexte de ce présent qui s’achève, de nouvelles nuances et d’autres possibilités pour le projet humain.

Approche de la pensée esthétique

Miguel Ángel Mendo
Mai 2011

Premièrement l’intuition

Par delà l’intellect rationnel, il existe dans notre esprit un système de perceptions, sensations et émotions – devenant parfois des certitudes, généralement inexplicables – qui possède une cohérence interne et une profondeur stupéfiante. Le raisonnement, nous le savons, est surévalué. Ce n’est pas lui, en réalité, qui régit nos pas, comme nous avons tendance à le croire. Il y a très peu de personnes dans le monde, par exemple, qui choisissent leur conjoint, la personne avec laquelle ils décident de vivre, la mère ou le père de leurs enfants, au moyen d’une méthode logique, méthodique, rationnelle. Une personne saine d’esprit ne fait pas, de son futur conjoint, une liste exhaustive des pours et des contres, une étude quantifiable, une analyse statistique des traits communs, des valeurs, du degré d’introversion/extraversion, de la résistance à la frustration, du coefficient d’intelligence… et de toute une interminable batterie de variables psychologiques qui, de toute manière, ne pourraient jamais donner une réponse ni moyennement fiable à la question. Si l’on excepte peut-être ceux qui, pour ce choix, s’adressent à une agence matrimoniale où, pratiquement, seuls sont pris en compte les goûts déclarés et les affinités quant à l’utilisation des loisirs, le reste du monde fait fondamentalement confiance à son « intuition » pour affronter les questions sentimentales qui, comme nous le savons tous, marquent de manière déterminante notre destin.

En réalité, si nous réfléchissons un peu, presque qu’aucune des décisions transcendantales de notre vie ne sont le résultat d’argumentations sensées. Entre autres raisons, parce que pour la majorité d’entre elles, nous n’avons même par le temps. La vie ne s’arrête pas pour que nous puissions y penser. Les difficiles questions vitales, ou en tout cas les innombrables nuances qui y sont impliquées et la perception des conséquences, si changeantes, qu’elles entraîneront, se présentent toujours à nous inopinément ou se précipitent inévitablement et nous devons, en de brefs instants, « décoder» la situation, adopter une attitude face à elle et produire une réponse. C’est souvent une action si frénétique (et avec un niveau de responsabilité si élevé) que la pensée rationnelle se bloque. Et il est préférable qu’il en soit ainsi, pour favoriser l’apparition d’un autre type de lectures et d’interprétations, plus instantanées, car si nous essayions de fonctionner avec la logique dans de telles situations, les événements nous terrasseraient. Parfois, une personne doit décider en quelques dixièmes de seconde si elle va risquer sa vie pour sauver quelqu’un en danger. La seule pensée rationnelle la laisserait paralysée. En effet, penser, dans de tels cas, donne généralement lieu à une réaction de lâcheté que, probablement, en son for intérieur en tout cas, cette personne ne cesserait d’interroger le restant de sa vie.

Se sentir soutenu par une intuition constante, fluide et sage est l’une des grandes aspirations de l’homme partout dans le monde et de tout temps. Et y parvenir est une chose extraordinaire. Naturellement, comme pour tout, il y a des degrés. Autant que de personnes. Et par conséquent, la possibilité de développer cette capacité, de travailler personnellement pour s’en approcher existe également.

Équilibre glandulaire

Quelles sont les conditions nécessaires pour accéder à ce premier état de lucidité préconsciente que nous pourrions peut-être considérer comme exemplaire et lointain, sans être inaccessible pour autant ? Il faudrait, évidemment, un équilibre dynamique considérable du système hormonal, ce que nous appelons « les humeurs ». Nous ne devons cependant pas considérer notre état glandulaire uniquement du point de vue médical ou physiologique, comme un phénomène étranger à notre comportement et à nos attitudes, et donc à notre volonté, car il est intimement relié aux schémas mentaux emmagasinés dans le préconscient, aux mémoires passives que nous alimentons constamment, aux traces des réactions défensives que notre passage par l’existence a laissées. En réalité, nous sommes les otages de tout un arsenal de sécrétions hormonales automatiques qui altèrent instantanément et profondément notre manière de percevoir et de sentir n’importe quel événement sortant de l’habituel. Face à une situation que nous avons émotionnellement classée comme effrayante, par exemple, la glande surrénale libère son hormone dans le sang et en quelques dixièmes de seconde, nos poils se hérissent (comme les chats), nous contractons les pupilles, nous tendons les muscles et nous pouvons réagir avec une violence inhabituelle. Et inadéquate. La pensée fluide, intelligente, dont nous rêvons n’a pas fonctionné et les conséquences peuvent être terribles. Le pire de tout ça, c’est qu’a posteriori, nous devrons faire le déplorable effort de défendre cette réaction, de trouver de solides arguments qui justifient un minimum de cohérence dans nos actes. Une soumission de plus, une autre imposture urgente, cette fois au nom de ce que nous appelons de manière si ronflante la « personnalité » qui n’est rien d’autre, à vrai dire, que la manière décorative dont nous disposons nos « habits » (les déchirés et les souillés également) dans notre vitrine. En réalité, bien qu’il nous en coûte de le reconnaître, la pratique de la réaffirmation est notre pain quotidien. Nous sommes absurdement séquestrés par la triste nécessité d’être de cohérents défenseurs de notre propre geôlier (nos réactions endocrines), d’être extérieurement et intérieurement congruents avec ces réactions incontrôlées auxquelles nous sommes enchaînés.

Une révision et un décrassage de nos stéréotypes mentaux, de nos habitudes pensantes, est dès lors indispensable. Un travail ardu, pourrait-on alléguer. Oui, peut-être, mais en tout cas, beau et libérateur. Libérateur pour soi-même et ce qui est plus important encore, libérateur pour les autres. Nous libérerions le monde de notre manque de sensibilité sensorielle, de notre rigidité mentale, de notre atrophie morale. Peut-il y avoir quelque chose de plus important à faire au cours de toute une vie ?

Parvenir à faire en sorte que nos intuitions et même nos perceptions soient des éléments cognitifs valables, fiables et cohérents par rapport à notre moi profond suppose, dès lors, un degré de liberté intérieur, un équilibre personnel considérables. Mais la référence du dépassement, de la cohérence, nous l’avons en nous, quelque part dans notre être, tapie sous une multitude de couches de doutes, de découragements, de prétentions imposées, d’insécurités, d’échecs mal assimilés.

La pensée esthétique serait alors celle qui pourrait surgir de notre moi le plus authentique sans les entraves des stéréotypes et les blocages mentaux qui se sont accumulés au cours de notre vie et même avant, étant ceux-là de type génétique, bien qu’également modifiables. Une pensée capable d’engrener consciemment et activement le scientifique, le poétique et le mystique de notre faculté pensante.

Il est important de tenir compte du fait que la société dans laquelle nous sommes immergés (et à la conformation de laquelle, d’ailleurs, nous contribuons aussi bien activement que passivement) engendre, maintient et promeut, elle aussi, avec persévérance la plupart des argumentations rationnelles qui alimentent nos idées –celles que nous considérons comme plus subjectives et personnelles également – et ce que nous considérons habituellement comme nos propres valeurs. La plupart de ces schémas éthiques et moraux nous ont été transmis au cours de notre plus tendre enfance, de manière apparemment spontanée dans l’environnement familial, mais également de manière pleinement consciente à travers l’éducation formelle (obligatoire). Même les concepts que nous utilisons pour interpréter la « Réalité » (la « conception » que nous avons des choses, littéralement celle qui s’ajuste le plus au critère du roi [1]) sont médiatisés à outrance par une définition concrète commune, par un État général, le Système ou Modèle, et de la manière qui intéresse le plus le Pouvoir (Establishment), bien sûr. Bien qu’il soit vrai que les États dits démocratiques, d’après leurs propres chartes constitutionnelles, garantissent le droit de tout citoyen à croire, penser et s’exprimer librement, avec une relative indépendance par rapport à ce qu’établit le Modèle, dans la pratique – et c’est un problème qui, actuellement, est plus brûlant que jamais – les institutions et leurs puissants moyens de communication engendrent des stéréotypes duels de plus en plus fermés, simples, addictifs et opposés, qui se logent dans notre subconscient. Les chaînes qui nous lient ne sont plus visibles, nous les portons à l’intérieur de nous, dans les profondeurs de la pensée. L’endoctrinement est maintenant plus subtil, en apparence moins violent, mais dans le fond, plus efficace. Le Pouvoir ne veut pas d’expériences artistiques ou poétiques excessives, pas de surprises, pas de recherches de nouvelles conceptions de la réalité parmi ses sujets, parce que la seule chose qu’il désire, c’est rester assis pour toujours sur le trône Royal/Réel.

La prison de la pensée

Quel est le piège de la pensée duelle ? L’impossibilité d’échapper des limites d’une approche linéaire bipolaire, qui réduit à deux les solutions possibles à n’importe quel conflit ou questionnement. Si nous ne sommes pas capables de voler au-dessus de la dichotomie humiliation-vengeance, par exemple, nous serons condamnés à parcourir maintes fois le chemin entre les deux pôles sans arriver à comprendre qu’aucune des deux options, ni aucune des positions intermédiaires, ne peut satisfaire en profondeur notre conscience. Certains doctrinarismes nous amènerons à croire que le bien – la conduite adéquate – se trouve à une extrémité, certains conventionnalismes sociaux nous dicterons à l’oreille qu’il se trouve à l’autre bout. Dans tous les cas, le choix que nous ferons, quel qu’il soit sur ce continuum, laissera une trace émotionnelle qui nous empêchera de « sortir plus purs, plus libres du moment présent ».

Quels mécanismes faut-il mettre en marche pour échapper aux dichotomies intellectuelles, aux insidieux dualismes mentaux ? Pour une réponse active, de chaque présent, il est nécessaire d’adopter un regard critique et autocritique aigu, ce qui, à son tour, exige inévitablement une considérable dose de courage, d’audace, de soif d’authenticité et d’humilité. Critique pour découvrir le jeu malsain que, partant de ce qu’on nous a enseigné, nous propose notre cerveau, qui a déjà de lui-même tendance à l’obsession. Autocritique pour être capable de reconnaître et d’identifier en nous dès le début cette tendance à schématiser et à simplifier le conflit. Et humilité pour assumer que ce que nous ignorons est infiniment plus précieux que ce que nous croyons savoir. Après cela, il faudrait parler de compréhension, souplesse, générosité, créativité, conscience, honnêteté et foi. Souplesse, pour être capable de se placer sous tous les angles possibles de perception du problème ; compréhension, pour reconnaître la complexité des nuances dans laquelle il baigne ; générosité, pour pouvoir écouter ouvertement les réponses qu’offrent chacune d’elles ; créativité, pour imaginer et développer de nouvelles dimensions et des options alternatives ; conscience, pour choisir celle qui nous rend meilleur, même si elle n’est pas celle qui nous « convient » le plus ; honnêteté, pour accepter et assumer de manière responsable et positive les résultats qui peuvent surgir de l’option choisie ; et foi, pour être disposés à ne pas contrôler ses effets et ses conséquences.

Ainsi, inévitablement, l’aventure personnelle que représente la recherche d’une pensée cohérente avec l’être lui-même, d’une pensée profondément autonome et hétérodoxe, sera également une aventure, une lutte intime pour désactiver l’influence des stéréotypes sociaux sur notre manière de percevoir, sentir, penser et agir. Comme disait un vieil ami : « En guerre avec tes tripes, en paix avec le monde ». Parce que, bien sûr, il est absurde de tomber dans le piège de la victimisation et de l’auto-marginalisation, de l’auto-exclusion du Système au nom d’une rébellion viscérale qui ne l’incommode absolument pas car, comme nous le savons, la négation obstinée et désimpliquée, en réalité, réarme et renforce par principe le Système.

Comment s’exerce cette influence de la société sur chacun d’entre nous ? Elle dispose de deux outils fondamentaux : la morale et l’éthique, dont elle extrait les normes et les lois. Toutes deux possèdent un mécanisme primordial commun, extrêmement efficace : elles fonctionnent à base de dualités et nous enferment dans la dualité. Ces très anciens systèmes de conceptualisation et d’interprétation de la réalité, l’éthique et la morale qui, du fait de leurs racines exclusivement rationalistes, ont toujours été des manières de penser endoctrinantes et doctrinaires, peuvent et devront un jour être dépassées par un nouveau paradigme cognitif : la pensée esthétique, capable d’unir les réactions biogénétiques les plus libres de l’individu avec sa pensée rationnelle et son sens poétique profond, actuellement étiolé. Le néocortex, le lobe frontal et le cerveau limbique fonctionnant de manière équilibrée et pleine pour pouvoir engendrer une façon de penser trinitaire (dépassant les dualismes inévitablement manichéens) et complexe. Il convient de mettre en évidence un concept fondamental : dans la pensée complexe, le sujet n’est pas exclu du processus de la connaissance, il en fait partie. Utilisant les mots d’Edgar Morin, son principal diffuseur, est complexe ce qui ne peut se résumer en un maître mot, ce qui ne peut se ramener à une loi ni se réduire à une idée simple et qui implique la totalité de l’être pensant.

L’art en tant que dispositif libérateur

Naturellement, l’idée d’esthétique doit ici être comprise dans son acception la plus philosophique et pas selon l’usage commun d’évaluations prétendument objectives, autrement dit plus ou moins stéréotypées, à propos du perceptif. Kant dans sa « Critique de la faculté de juger » nous dit : « Il ne peut y avoir de règle objective du goût qui détermine par un concept ce qui est beau. Car tout jugement issu de cette source est esthétique, c’est-à-dire : son principe déterminant est le sentiment du sujet, non un concept de l’objet ». De cette manière, on restitue pleinement la qualité (et la responsabilité) du beau au sujet, aussi bien en qualité de « créateur » que de percepteur de la beauté, car les deux activités (réaliser une œuvre d’art et capter sa beauté) sont des réalisations artistiques comparables impliquant l’être tout entier. La perception sensorielle ne pouvant être commune, elle n’est donc pas communicable (on ne peut la mettre en commun). Pour transmettre et recevoir quelque chose de cette émotion pure, nous aurions besoin d’un langage non duel, non conceptuel. Il existe pour cela la poétique (l’art), outil essentiel et héritage arcanique mis à disposition de l’homme – de n’importe quel homme – qui cherche à aller au-delà de son état actuel et à obtenir que l’humanité puisse faire un petit pas dans son inéluctable évolution.

La poétique (pas nécessairement le poème écrit) cherche toujours à aller au-delà de l’évaluation éthico-morale implicite dans tous les éléments de n’importe quel code sémantique ou catalogue expressif référentiel, que ce soit de mots, de formes, de couleurs ou de gestes. Elle cherche précisément à rompre cette logique rationnelle pour éveiller des circuits neuronaux inédits, capables de questionner, dès lors, ce que la pensée avait jusqu’alors établé [2]. Parce que c’est précisément cet immobilisme, cette fixation qui empêche une ouverture à la véritable beauté et au mystère occulte derrière toute conceptualisation, tout modèle. La beauté comme symptôme de l’amour. L’amour comme absence de motivation utilitaire et égocentrique. L’amour comme expression de la recherche, parfois tourmentée, de la grandeur de l’être qui est en nous.

Fernando Sotuela, dans ce fragment de son livre « Mur », l’explique mieux que moi : « Et il se fait maintenant nécessaire, au point où nous en sommes, de parler de la beauté, parce que nous croyons que c’est un concept qui a beaucoup à voir avec la foi (…). Beau, véritablement beau, est ce qui est capable de nous approcher de la vérité, de la réalité essentielle. Peut-être pourrions-nous définir la beauté comme cette présence qui se met à la portée de nos sens, annulant la convocation à la complicité qui les subjugue. Une présence qui déploie l’étrange faculté de fracturer notre structure de pensée rigide, pour parvenir à faire en sorte qu’au-delà des habitudes sensitives enracinées, des modes esthétiques imposées, que par delà la morale et l’éthique même, surgisse, comme venant du néant mais portant un aromatique parfum de totalité, une inexplicable et profonde sensation de bonheur indéfinissable, très semblable à ce que nous connaissons quand nous sommes amoureux.

Mais le côté réellement énigmatique de ce sentiment qui soudain nous envahit ne consiste pas tant dans le fait que nous percevions et apprécions la beauté de cette présence qui juge bon se mettre à la portée de nos sens et ne nous laisse pas d’autres choix que de l’aimer, que dans le fait étrange, à peine compréhensible, qu’elle parvient miraculeusement à éveiller la beauté qui habite en nous et nous convoque ainsi, depuis une sensation de jouissance, à découvrir notre propre mystère, notre réalité transcendante. (…)

Avoir la foi et être amoureux se ressemblent très fort et cela se doit beaucoup au mystérieux sentiment de Beauté qui se présente depuis l’occulte. Peut-être est-ce parce que la Foi, l’Amour et la Beauté sont trois expressions de la même chose : la Conscience occulte. »

Le défi définitif

Observons quel est le fonctionnement de la pensée duelle moraliste dans les trois dichotomies historiques qui ont le plus influencé la conception du monde du citoyen occidental d’aujourd’hui. La Grèce classique centra son étique sur la recherche de la manière de distinguer rationnellement le « vrai » du « faux ». Elle considéra ce problème comme le fondement, la pierre angulaire sur laquelle devaient s’appuyer le reste des argumentations philosophiques, le principe nécessaire pour donner sens et validité à toute l’armature logique de la pensée humaine. Pour l’Empire romain, cependant, la question fondamentale était de pouvoir discerner entre le « juste » et l’ « injuste ». Et pour le christianisme, il faudra chercher le fil conducteur structurel dans la définition correcte du « bien » en éternel conflit avec le « mal ». Vrai/faux, juste/injuste, bien/mal : trois approches essentielles, trois questionnements élémentaires qui laissèrent leur trace manichéenne indélébile au fond de toutes les opérations mentales que nous produisons actuellement dans notre vie quotidienne. Elles sont toutes parvenues à se conformer comme des superstructures mentales prétendant à l’objectivité, comme des interrogations éthiques essentielles (pour faire partie peut-être du mécanisme opérationnel de ce que Freud appela le surmoi), mais avec toujours très clairement deux pôles opposés et définitoires du « désirable » et de l’ « indésirable ». Il est vrai que, du point de vue philosophique, on ne nous donna pas une liste de réponses obligées, une seule doctrine pour chacun de ces questionnements (excepté le christianisme). Et il se peut que dans une recherche intellectuelle plus pure, nous parvenions à aller au-delà de ce que le droit romain a décrété, mais dans tous les cas, on nous imposa bien un type de questions. Oui, on nous imposa un cadre de réflexion parfaitement défini, une méthode d’évaluation systématique de la réalité, un schéma mental pour la construction de notre conscience morale et pour l’établissement de ce que nous nous sommes attachés à appeler « un solide jugement » ou plus communément, « le sens commun ».

Pourtant la dichotomie la plus claire et la plus stricte sous-jacente aux trois précédentes et qui se trouve dans les ciments de notre cosmovision est peut-être celle qui nous fait faire la distinction entre « moi » et « les autres ». Tant et si bien qu’il nous est presque impossible d’imaginer que cette distinction puisse être une pure invention rationnelle. Bien sûr, aux niveaux de conscience les plus primaires, elle fonctionne à la perfection : « J’ai mal à l’estomac et pas toi » (encore que ce soit un peu moins évident si nous disons : « j’ai mal à l’estomac et le reste du monde pas »). Il est curieux de voir comment les trois modèles constitutifs de notre pensée logique, ceux que nous avons cités ci-dessus, ont toujours cherché à harmoniser l’individualisme à outrance qui sous-tend toute dichotomie, avec un désir universaliste, fraternaliste, aspirant dans son ultime objectif à une essentialité humaine. La Vérité est « la forme la plus générale de l’être » (Saint Thomas d’Aquin), Catholique signifie « universel », la Justice poursuit le bien commun. Nos plus hautes visées sont toujours (et de plus en plus) posées sur l’altruisme, nous récompensons le sacrifice et le dévouement inconditionnel aux plus démunis, nous rendons hommage et consacrons des monuments publics aux bienfaiteurs de l’humanité et nous considérons l’héroïsme de ceux qui consacrent leur vie à une noble cause (c’est-à-dire humanitaire) comme une valeur au-dessus de toute autre. Mais ce ne sont dans le fond que des gestes émouvants, des actes purement symboliques. Bons à lire dans le supplément dominical d’un journal, à admirer à la fin d’un journal télévisé. En dehors de notre vie. Nous assistons à l’essor des ONG dont le but, comme disait quelqu’un avec une ironie pleine de vérité, n’en est pas moins quelque chose comme « la révolution, mais à des milliers de kilomètres de distance ». Oui, et le fameux aphorisme écologique « Penser globalement, agir localement » s’accomplit de plus en plus, sauf que le local continue d’être celui de toujours : moi d’abord.

Autrement dit, nous avons intériorisé, peut-être déjà depuis nos gènes, l’idée de l’autre, du prochain (le proche, finalement), comme un « frère » (sans qu’il soit nécessaire de faire appel à aucun sentiment de type religieux : liberté, égalité, fraternité), mais nous oublions cette aspiration minute à minute. Nous maintenons des relations intellectives complices plus ou moins médiocres avec ceux qui nous entourent, mais nous sommes parfaitement sourds et muets aux relations sensorielles avec cette humanité palpitante avec laquelle nous bavardons, nous travaillons ou que nous croisons quotidiennement, sans nous rendre compte qu’en réalité, l’autre est moi. Moi sans l’autre n’est rien, n’existe pas. Le bonheur de l’autre est ce qui crée mon bonheur, le destin de l’autre est ce qui va dessiner mon destin le plus authentique et le plus profond. L’autre est plus important que moi.

Pourrions-nous imaginer un instant comment se déroulerait un jugement pour assassinat si, pour le juge ou les membres du jury, il n’y avait pas cette distinction morale moi/l’autre ? Si pour le juge, la personne de l’inculpé était plus importante que lui-même et que tout ce qu’il représente ? Comment peut-on se sauver soi-même et en même temps se condamner soi-même ? Il n’existerait ni condamnation ni salvation. Humanité. L’erreur est humaine et porte déjà en elle, malheureusement, la condamnation. Pourquoi faire de l’autre, l’inculpé, un autre plus autre que jamais ? Plus éloigné, plus étranger, moins moi ? C’est là, le plus grave châtiment que nous puissions imposer à quelqu’un, plus que tout autre. Et c’est ça aussi qui fait plier finalement la conscience la plus profonde du juge, même si la raison collective qu’il représente et qui nous représente prétend qu’il peut la conserver bien droite.

Pourrions-nous imaginer un instant ce que serait une salle de classe dans un collège si pour le professeur, cette distinction morale moi/l’autre n’existait pas ? Si pour le professeur la personne de l’élève (j’allais dire la personne de l’enfant) était plus importante que lui-même et que tout ce qu’il représente ? Comment le professeur pourrait-il enseigner à l’enfant ce que lui, tout au fond de son être, ne sait pas ? Ne ferait-il pas mieux de transmettre ses propres doutes, sa propre nudité, sa propre volonté et curiosité d’apprendre quelque chose de toute la merveilleuse immensité que lui-même ignore ? Sa propre soif de savoir sans barrières [3] ?

Le professeur, le juge, apprenant à apprendre de ce que l’enfant et l’inculpé apprennent à travers leur expérience (parfois dure, parfois triste) de vivre ; parce que lui et lui, et lui et lui, sont la même chose : l’humanité en évolution.

C’est de là que pourraient commencer à naître les premiers balbutiements d’une pensée esthétique, complexe, automatique et sage.

[1] N.D.T. : En espagnol, le mot “real” signifie à la fois “réel” et “royal”. L’idée sous-jacente de ce concept est celle d’une réalité définie par le roi, autrement dit le Pouvoir, qui impose sa vision du monde.

[2] N.D.T.: L’auteur utilise bien le mot « établé » (et pas « établi »), d’établer : mettre le bétail à l’étable.

[3] “La véritable science enseigne, par dessus tout, à douter et à être ignorant.” Unamuno