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Leyenda de Gargor y Habis2

Cet article nous conte la légende qui parle des Curètes et de leur roi Gargor, de sa présence au pays des Tartessiens et du périple en apparence déconcertant de son héritier, Habis. Il essaye de déchiffrer certaines de ses clés au fur et à mesure de sa narration

La légende de Gargor et Habis

Romualdo Molina et Delta de Maya
Décembre 2015

Dans les collines des Tartessiens, là où l’on dit que les Titans déclarèrent la guerre aux dieux, habitaient les Curètes, dont l’ancien roi, Gargor, fut le premier à inventer l’usage de recueillir le miel, comme le rappelle le célèbre historien des religions de ce pays, Blanco Freijeiro, dans son Historia de Sevilla, publié en 1976.

Et Vazquez Otero raconte (Tradiciones Malagueñas, 1947), à la suite de Trogue Pompée :

« Ces rois, pour siéger dignement sur le trône, devaient apparaître intègres et purs aux yeux de tous, et libres de toute tare, aussi bien physique que morale. Gargor dut absolument dissimuler la fâcheuse faiblesse d’avoir posé un regard concupiscent sur sa propre fille. Il l’aima, la désira et finalement la posséda. Mais ensuite, le cœur brisé, il observa comment la joie avait fui des yeux de la princesse. Elle était devenue farouche, maussade, triste et renfermée. Elle ne chantait plus et avait cessé de rire. Une peine infinie la rongeait, elle se fanait telle une fleur privée d’eau, elle s’éteignait doucement comme la lampe qui manque d’huile, horrifiée à la pensée de l’infamie qui allait souiller la réputation du roi, son père, si fier de son honneur et de la pureté de ses ancêtres. Elle fut plus d’une fois tentée de se jeter du haut de l’un des précipices qui tant abondent là-bas, au cœur des monts tartessiens, pour mettre fin à sa vie, mais cela entamerait également son bon nom. (…) Finalement, la princesse en larmes eut le courage d’informer son père de son état. Celui-ci ordonna alors à ses serviteurs les plus intimes et les plus fidèles d’enfermer immédiatement sa fille dans une tour éloignée et inaccessible. Ils eurent l’ordre de veiller sur elle jusqu’à ce qu’elle eut donné naissance au fruit de ces amours monstrueuses et de faire disparaître ensuite l’enfant. »

Ce récit est rempli d’éléments neufs et d’autres très anciens. Gargor et les Curètes appartiennent à un âge mythologique (qui par ailleurs se réfère sûrement à une période historique), où Zeus Pater n’existait pas encore et où régnaient les Titans, la race des géants belliqueux dont faisaient partie les Curètes, d’après certaines légendes que nous a légué l’Antiquité. Un âge prométhéen au cours duquel il n’est pas clair qu’il eut existé des rois et des princesses, ni même des parents et des enfants. Certainement pas dans le sens familial que nous leur donnons aujourd’hui. Les gens vivaient sûrement en clans familiaux ou regroupés en tribus (ensembles de clans). Gargor plus qu’un roi a pu être lui-même un Curète de haut rang, appartenant à un clan qui semble avoir adopté l’Abeille comme signe distinctif.

Et la dite princesse (à prendre dans le sens de « femme principale », l’autre acception étant inexistante à l’époque) n’était pas sa fille – lien de parenté non reconnaissable dans une polyandrie orgiastique telle qu’on en trouve dans de nombreuses régions d’Europe à l’aube de son histoire –, mais probablement sa « sœur », autrement dit une femme du même clan. Trop jeune pour être matriarche, elle a pu très bien être, en tant que nymphe terrestre, une grande prêtresse ou similaire, héritière désignée par le pouvoir politique et religieux en vigueur, qui se transmettait alors – et le fera longtemps après – à travers la mère et pas le père (la transmission du pouvoir, du statut social et de l’héritage à travers le père et pas la mère est l’une des principales caractéristiques des changements opérés mythologiquement – mais sûrement avec une base historique claire – après la montée de Zeus au pouvoir).

Au cours de cet âge d’or, (du fait du type de procréation collective) on ne considérait comme incestueuse que l’union féconde de deux frères du clan, autrement dit deux individus appartenant à la même fratrie totémique (fraternité juridique et pas de sang), seule relation qui était taboue. La mise à mort sacrificielle de l’enfant illégitime était probablement une décision automatique de cette norme.

« Ce que Gargor décréta fut accompli de manière tranchante. Le désespoir de la mère, qui semblait n’avoir pas de limites, fut atténué par le présage de certains Cabires, qui prédirent que ce nouveau-né vaincrait la mort, qu’il triompherait pleinement de ses ennemis, et que finalement il régnerait, parce que les dieux, depuis ce même instant, le protégeaient. »

On raconte que les Cabires, représentés aujourd’hui dans une constellation équatoriale, étaient des esprits ou des génies protecteurs à propos desquels nous n’avons plus que très peu d’informations aujourd’hui. Divinités mineures très archaïques, il s’agit de survivances religieuses du cycle d’Uranus. Ils étaient les descendants de l’union d’une nymphe nommée Cabeiro avec Héphaïstos, et vivaient sur l’île de Lemnos, où ils célébraient l’un des cultes mystériques les plus anciens et les plus respectés de la région de la mer Égée. Dans le contexte de la légende de Gargor, ils sont également augures.

« Gargor, honteux du déshonneur de sa fille, qui lui avait donné un petit-fils illégitime, tenta de se débarrasser de lui, cherchant différents moyens de le faire périr. Il ordonna à l’un de ses plus fidèles serviteurs de l’abandonner à l’endroit le plus abrupte d’une colline, près d’une région rocailleuse où les bêtes sauvages avaient leur repaire, afin que celles-ci le dévorent. Mais il n’en fut pas ainsi. Aux pleurs du nourrisson, elles accoururent et, oh surprise, plutôt que de le tuer, elles le caressèrent et le poussèrent doucement à l’intérieur de la grotte, où elles avaient leur litée de fourrage séché et d’herbes spongieuses. Là, les femelles le couvrirent et l’alimentèrent du lait de leurs mamelles. Gargor voulut s’assurer de la mort de sa progéniture et envoya de nouveau son serviteur afin que ce dernier lui rapporte la dépouille qui en attesterait. Le serviteur entendit l’enfant pleurer et, le considérant comme une miracle divin, sut qu’il était en vie. Dès que les bêtes s’absentèrent, il entra dans la grotte, le prit un moment dans ses bras afin de s’assurer qu’il était indemne et en bonne santé, et le redéposa sur la litière, craignant le retour imminent des bêtes.

Le roi contrarié par cette nouvelle et déterminé à le tuer ordonna à son serviteur d’entrer dans la grotte, de l’en sortir et de le conduire à un endroit où la mort serait plus sûre. Il fut déposé sur un chemin de terre très étroit, par où devait nécessairement passer de nombreux troupeaux de vaches et de chevaux, afin qu’il succombe sous les pas des quadrupèdes. Mais les dieux avaient pour lui en vue des entreprises plus élevées. Il échappa donc à nouveau comme avant au danger épouvantable. Le roi fit alors jeûner sa meute et, quand il vit que les chiens écumaient, il leur jeta le corps tendre (…). Mais les lévriers l’entourèrent et le flattèrent. Les serviteurs de Gargor persistèrent avec la même méthode, ils mirent l’enfant dans la porcherie au milieu des porcs affamés, mais celui-ci trouva auprès d’eux le même accueil affectueux que chez les bêtes sauvages, et les truies l’allaitèrent.

Gargor, désespéré, pour en finir avec lui une fois pour toute, ordonna de le jeter dans l’océan. Mais la faveur divine se manifesta là très clairement, car les vagues furieuses le ramenèrent à terre tel un navire et l’abandonnèrent sur une plage lointaine où une biche lui offrit son lait et tous ses empressements de mère. Les effets d’un tel nourrissage ne se firent pas attendre, le petit acquit une telle agilité et une telle légèreté des pieds qu’il courait, à travers les montagnes et les bois, aussi vite que les cerfs eux-mêmes ».

La base écrite de toutes ces péripéties provient d’un écrivain romain du premier siècle avant J.-C., Trogue Pompée, auteur d’une « Histoire universelle » qui fut perdue et qui reprenait, dans le chapitre des « Philippiques », l’ancienne légende de Gargor et Habis. Si nous considérons, logiquement compte-tenu de son antiquité, que la première inscription sur ce sujet, la source à laquelle s’abreuva directement ou indirectement Pompée, était un récit pictographique, le sens réel de la narration est beaucoup moins fabuleux qu’il n’apparaît dans sa rédaction alphabétique.

Voyons cela :

L’enfant est d’abord abandonné à un clan de bandits troglodytes (peut-être le clan des Loups, autrement dit des lycanthropes). Du fait de leur état à la fois sauvage et suburbain, la matriarche du clan, au lieu de tuer l’enfant, ferma les yeux quant au manquement à la norme ; ses nymphes, attendries, étaient déjà en train d’allaiter la créature. Ensuite, il est adopté, nourri et éduqué successivement par le clan des Hommes-Taureaux (minotaures ou cowboys), des Hommes-Chevaux (centaures ou cabbalistes, chevaliers, cavaliers), des Hommes-Chiens (canidés, gardiens, guerriers), des Hommes de la Mer (tritons ou marins, pêcheurs), des Hommes-Cerfs (chasseurs) et des Hommes-Boucs (satyres ou chevriers et bergers). Autrement dit, cet enfant du clan de l’Abeille (auquel appartenait la grande prêtresse matriarche, la reine des Abeilles) acquit ainsi une fraternité unique et prodigieuse avec tous les autres clans. Il pratiqua tous les métiers et tous les arts et finalement, tel que le souhaitait sa mère, il acquit une nouvelle légitimité, née de l’acceptation de tous.

« Confiant en sa légèreté, il en profitait et obtenait des proies partout. Les paysans de la région, agacés par ce comportement, se concertèrent pour s’en débarrasser. Il fut finalement pris au filet et présenté au roi. Lorsque Gargor contempla ce jeune homme, arrogant, hirsute, aux formes vigoureuses et bien proportionnées, au regard intelligent (…), il fut saisit d’effroi. Ensuite, lorsqu’ils se retirèrent, dans l’intimité de leur chambre, il découvrit les signes qui avaient été imprimés, enfant, sur son corps, et reconnut dans le jeune homme son petit-fils. Repenti, il rendit grâce aux dieux de l’avoir libéré des dangers si graves auxquels il l’avait exposé. Il l’attira vers lui et le serra dans ses bras tendrement. Il lui donna le nom de Habis, le reconnut comme son petit-fils et, émerveillé par les événements et les aventures étonnantes dont il était sorti indemne, le proclama son héritier au trône ».

C’est ainsi que se termine le plan malin de plusieurs années conçu par Gargor et, peut-être, par l’intelligente prêtresse et ses conseillères. Car le nom fut précisément celui d’Apis, qui signifie abeille. C’était la dernière condition à remplir : le clan de l’Abeille pardonnait la faute des parents et lavait le fils de toute tache.

Notez que Pi et Bi s’écrivait en ibère et en tartessien avec la même lettre syllabique [1] et que dans la légende d’Io (la vache blanche, née femme sur les rives du Grand Fleuve), il y a des épisodes où à la fin, en Égypte, son fils, le veau Épaphos, est kidnappé par les Curètes ; une fois sauvé, Io est appelée Isis et son fils, devenu bœuf, est nommé Apis [2].

Dans certaines versions de cette légende, on peut encore voir qu’on l’appelle également Abidis et qu’on le considère comme le fondateur de villes comme Astigi (Ecija) et Asturica (Astorga) [3]. Dans ce cas, on comprendrait très bien pourquoi les Asturiens sont également appelés « Coritos », nom qui ressemble très fort à celui de « Curètes ».

La geste de Habis a survécu parce que l’historien Justin a résumé « Les Philippiques » dans son Epitoma Historiarum Philippicarum (chap. XLIV et s.) qui a, quant à lui, été conservé. Justin commente :

« Ses aventures nous sembleraient fabuleuses, si nous ne lisions aussi que les fondateurs de Rome furent allaités, par une louve, et Cyrus, roi de Perse, par une chienne. »

Au 5ème siècle, Childéric Ier conservait toujours comme emblème royal des broches en forme d’abeille.

abeilles copia 2

https://es.wikipedia.org/wiki/Arte_germánico

[1] Voir www.deltademaya.com, section Publications, Le parler andalou.

[2] Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, livre 2. 5-9 (N.d.T. : Le lecteur peut consulter cette œuvre en ligne : http://remacle.org/bloodwolf/erudits/apollodorebiblio/livre2.htm).

[3] Manuel de Faria e Sousa, Epitome de las historias portuguesas, Bruxelles, 1678, partie I, chap. 2.